Le Japon n’est pas un pays connu pour la chasse mais on y pratique à la fois la chasse de loisir et les chasses traditionnelles comme celle des Matagi, ces chasseurs traditionnels du nord de l’île principale (Honshu). Ceux-ci résistent aux assauts du monde moderne pour préserver leur culture et leur mode de vie.

Qui sont les Matagi ?

Le mot matagi vient de « matagu », qui signifie « traverser » ou « enjamber », il évoque l’image de personnes entre deux mondes : celui des humains et celui des divinités de la montagne.
Les Matagi sont des chasseurs traditionnels qui vivent dans les forêts de hêtres montagneuses du nord-est du Japon. Ils se distinguent des chasseurs amateurs par leur vénération du yama no kami, un esprit ou une déesse féminine qui habite les montagnes. On dit que les Matagi descendent des Aïnous qui ont migré vers le sud depuis l’île de Hokkaido. Les Matagi ont leur propre langage montagnard, qu’ils utilisent lors de la chasse afin d’éviter de polluer l’environnement montagnard avec le monde moderne. Habitant les forêts du nord de Honshu, les Matagi perpétuent leur mode de vie en essayant de résister aux assauts du monde moderne. Ils vivent des produits de leur chasse et de la vente de viande, de peaux ; leur proie principale étant l’ours noir japonais. Autrefois, ils chassaient aussi les kamoshika1, les daims et les singes.


Pour les Matagi, la chasse n’a jamais été un sport ou un loisir. Ils la pratiquent uniquement pour subsister, protéger leurs communautés et maintenir un équilibre avec la nature, qu’ils considèrent comme une présence consciente. Selon leurs croyances, la chasse est possible parce que la déesse de la montagne le permet, et c’est pourquoi elle est pratiquée avec respect et révérence.

Souvent appelés « hommes des montagnes » ou « chasseurs d’ours », les Matagi trouvent leurs origines dans la période Heian (794-1185). Pour eux, les choses ont commencé à changer à l’ère Meiji (fin du XIXème siècle). Le prix des fourrures a augmenté, les trains et les routes ont facilité le transport du gibier sauvage, et la chasse s’est soudainement modernisée. Aujourd’hui, les Matagi sont toujours là, alliant la sagesse ancestrale des montagnes à une sorte de respect spirituel pour la terre. Il ne s’agit plus seulement de traquer les animaux, mais aussi de prendre soin de l’endroit qu’ils considèrent comme leur foyer depuis des siècles.

La saison de chasse dure de l’hiver au début du printemps. Avant d’entrer dans la forêt pour chasser ou cueillir des plantes comestibles sauvages (comme des champignons), généralement en groupe, une prière est adressée à Yamanokami, la déesse de la montagne. Une branche de morobi, un type de sapin, est ensuite brûlée, car cela permettrait d’éloigner le mal et de purifier les Matagi des odeurs de la civilisation humaine provenant de l’extérieur de la forêt montagneuse.

Quel avenir pour les Matagi ?

Dans le Japon urbanisé et mondialisé du XXIe siècle, le mode de vie des Matagi est menacée de disparition. Leur culture se trouve à un moment critique, prise entre les lois sur la conservation de la nature, le vieillissement des communautés, le manque d’attrait des jeunes pour ce mode de vie. Tous ces éléments menacent la pérennité de ces chasseurs traditionnels.

Aujourd’hui, il ne reste que quelques petites communautés où les jeunes chasseurs Matagi perpétuent les traditions de leurs grands-parents et de leurs ancêtres en accueillant des touristes dans leurs maisons, dont beaucoup ont été transformées en chambres d’hôtes. Les Matagi ont transposé leur mode de vie à l’ère moderne, jouant le rôle de gardiens de la forêt et d’éducateurs en matière de durabilité environnementale, tant pour les habitants locaux que pour les visiteurs étrangers.

La culture matagi a été critiquée par les groupes de défense des droits des animaux en raison des préoccupations croissantes liées à la perte de biodiversité et à l’extinction des espèces. Combinée aux politiques d’assimilation et aux changements sociétaux modernes, la culture matagi a progressivement décliné.

Face à cette situation inquiétante, un changement inattendu s’est produit, après cinq siècles de tradition, les premières femmes matagi ont commencé à être acceptées et formées comme chasseuses, rompant ainsi avec les anciennes croyances religieuses qui leur interdisaient l’accès à la montagne. Leur apparition symbolise à la fois la transformation sociale du Japon et la lutte pour préserver un héritage ancestral menacé d’extinction.

« Tant qu’on aura un fusil derrière la porte, des bûches dans la cheminée et des enfants au berceau, on sera maîtres chez nous ! » Dominique Venner

Le monde moderne semble n’être, au Japon comme chez nous, qu’une vaste entreprise de destruction de nos cultures ancestrales et de ce qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui. Au Japon comme en France, les modes traditionnels de chasse sont bien plus qu’une technique, ils sont l’émanation de nos cultures et de notre histoire. Résister à l’effacement est une nécessité et un devoir.

« La menace qui pèse sur le monde est celle d’une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard de l’homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité tout entière. » Georges Bernanos

Les légendes et mythes des Matagi

Il existe une myriade de légendes qui, parallèlement aux faits historiques, permettent d’expliquer les origines des matagis. Si le récit varie en fonction de la région ou de la communauté, ces légendes ont néanmoins toutes en commun la vénération d’une divinité des montagnes, une figure aux multiples visages présente dans le shintoïsme depuis la nuit des temps. Sans doute la plus célèbre d’entre elles est celle de la déesse du Mont Nikko qui, selon le récit mythique, fut attaquée par la divinité du Mont Akagi tout proche. La déesse du Mont Nikko a fait appel à un jeune chasseur, Banzaburo, renommé dans toute la région comme un archer redoutable. La divinité du Mont Akagi était représentée sous les traits d’un énorme serpent que Banzaburo a terrassé. En échange de son exploit, la déesse fit don au héros d’un parchemin qui lui accordait à lui ainsi qu’à ses descendants le droit, pour toute la postérité, de chasser dans les montagnes et les forêts du Japon.

Sur la lame du couteau est gravé le nom du clan.

Une autre légende évoque l’Akita le famieux chien utilisé par les Matagi pour la chasse. Il est intéressant de noter que l’ancêtre de l’Akita était appelé chien Matagi et était utilisé pour traquer les proies de grande taille. Une légende populaire raconte l’histoire d’un chasseur Matagi, Satoroku, qui partit chasser avec son chien. Malheureusement, sur le chemin du retour, Satoroku s’est rendu compte qu’il avait oublié son permis de chasse et s’est fait contrôler par un garde-chasse de l’époque. Celui-ci lui a annoncé que s’il ne présentait pas son permis avant l’aube, il serait exécuté. Le chasseur aurait alors demandé à son chien de courir au village pour aller le chercher. Le chien n’a pas été assez rapide et le chasseur a été exécuté. Les villageois ont construit un sanctuaire dans la ville d’Odate, et chaque année, le 17 avril, un festival est organisé pour commémorer la fidélité de ce chien.

Les ours au Japon. L’ours noir japonais (Ursus thibetanus japonicus) a disparu des îles de Shikoku et Kyūshū, dans le sud-ouest du Japon, mais il reste très présent sur l’île principale de Honshū, où il représente dans certaines régions une menace sérieuse pour les cultures agricoles et la vie humaine. On estime sa population a environ 20 000 individus. Il cause de plus en plus de conflits avec l’homme et les attaques mortelles se multiplient depuis quelques années. En 2025, on comptabilise 13 morts et 100 blessés du fait des attaques des ours. Ceci préocuppe tellement le gouvernement japonais qu’il a décidé de faire intervenir l’armée pour essayer de maîtriser les populations d’ours noirs. Équipés de sprays anti-ours, de bâtons, de boucliers, de gilets pare-balles et de lance-filets, ils aideront à transporter les pièges, les chasseurs et les animaux capturés.
Une autre espèce d’ours vit aussi au Japon sur l’île d’Hokkaidō, c’est l’ours brun d’Ussuri (Ursus arctos lasiotus).

À gauche l’ours noir (Ursus thibetanus japonicus), à droite, l’ours brun d’Ussuri (Ursus arctos lasiotus).

La chasse au Japon. Il y avait 500 000 chasseurs au Japon dans les années 70, ils ne sont plus que 200 000 aujourd’hui. Traditionnellement, on chassait beaucoup le petit gibier, faisans, canards et autres oiseaux. Comme chez nous, les chasseurs japonais se sont intéressés de plus en plus au grand gibier, tels que les sangliers et les cerfs, qui prolifèrent et causent des dégâts sur les récoltes. D’après le ministère de l’environnement japonais, 528 600 sangliers, 725 000 cerfs et 4500 ours ont été tués ou capturés en 2021. Compte tenu des nombreux dégâts qu’ils causent, le gouvernement souhaite diminuer de moitié la population de sangliers et de cerfs. Un système est en train d’être introduit par les autorités afin d’offrir des récompenses de 20 000 yens (environ 100 euros) par sanglier et de 25 000 yens par cerf abattu. La population des chasseurs japonais est vieillissante mais il semble que la jeunesse recommence à s’intéresser à cette activité. Une jeune chasseresse est même devenue très célèbre au Japon. Sa chaîne YouTube2 sur laquelle elle partage son quotidien de chasseuse, piégeuse et agricultrice attire des dizaines de milliers de spectateurs.


  1. Le Saro du Japon (Capricornis crispus), connu en japonais comme Nihon kamoshika, est un mammifère de la famille des Bovidés, et de la sous-famille des Caprinés. Il vit dans les forêts de Honshū au Japon. ↩︎
  2. Nozomi, youtubeuse et piégeuse de sangliers dans la campagne japonaise. ↩︎

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