Après leur coup d’éclat à Paris, les agriculteurs de la Coordination Rurale ont été invités par leur président à rentrer chez eux. À quoi a servi cette débauche d’énergie, de temps et de moyens ? Le fait de réussir à faire défiler quelques tracteurs autour de l’Arc de Triomphe est-il un succès ? Cela va-t-il aider l’agriculture française qui va de plus en plus mal ?

Cela ressemble, hélas, à un baroud d’honneur car les dés sont jetés, notre agriculture est en perte de vitesse et de compétitivité, le MERCOSUR a été voté malgré l’opposition de façade du président français, l’Union européenne prépare d’autres traités de libre-échange (avec l’Inde par exemple) et le chancelier allemand Merz se félicite : « L’accord UE-Mercosur constitue une étape majeure de la politique commerciale européenne et un signal fort de notre souveraineté stratégique et de notre capacité d’action ! C’est une bonne chose pour l’Allemagne et pour l’Europe ! »

« Il n’est pas d’exemples dans l’Histoire qu’une civilisation ait résisté à la destruction de sa base paysanne. » Raymond Delatouche1

Une agriculture en perte de vitesse

En 20 ans, la France est passée du 2ème au 5ème rang des exportateurs mondiaux de produits agricoles ; il est même possible que la balance commerciale agricole de 2025 soit déficitaire pour la première fois depuis 1978, ce qui serait une des pires années de l’agriculture française. Certains essaient de se rassurer en mettant en avant le fait que nous restons la première puissance exportatrice européenne dans ce domaine et que des secteurs sont en bonne santé mais les excédents sont concentrés sur les filières des vins et spiritueux (13,6 milliards d’euros), des céréales (7 milliards d’euros), des animaux vivants (2,1 milliards d’euros), des produits laitiers (3,2 milliards d’euros) et des sucres (1,6 milliard d’euros).

Ceci ne doit pas cacher une réalité inquiétante : nous importons de plus en plus de produits agricoles et notre compétitivité dans l’agro-alimentaire est en chute libre. La France importe plus de 63 milliards d’euros de denrées alimentaires, soit 2,2 fois plus qu’en 2000. La plupart des secteurs sont touchés :

  • un poulet sur deux consommé en France est importé ; 
  • 56% de la viande ovine consommée en France est importée ;
  • 28% des légumes et 71% des fruits sont importés.

Voici quelques chiffres qui montrent que notre agriculture a de plus en plus de mal à satisfaire la demande intérieure :

Pour compenser les importations à bas coût, le gouvernement a incité les agriculteurs à faire de la qualité, c’est la stratégie de « la montée en gamme ». Or, celle-ci se heurte à la baisse de pouvoir d’achat des Français et à la hausse du coût de l’énergie (merci au marché européen de l’électricité !). Ce fut encore une brillante idée des élites qui nous gouvernent qui montre, une fois de plus, qu’elles n’ont aucune capacité d’anticipation et de prévision.

Un rapport sénatorial propose des remèdes ubuesques.

Un rapport sénatorial2 datant de 2022 pointe les obstacles à la compétitivité de l’agriculture française, il liste notamment :

  • le coût du travail dans le secteur agroalimentaire ;
  • un niveau élevé d’exigence des politiques environnementales, coûteux pour les producteurs ;
  • la taille des exploitations, en moyenne plus petites que celle des concurrents ;
  • une fiscalité de production trop élevée.

Nos sénateurs, en bons politiques déconnectés du réel et enfermés dans leur bulle technocratique et dogmatique proposent quelques pistes pour remédier à cette situation. On hésite entre rire et pleurer…

Trop d’exigence environnementales ? Il faut « faire de la France un champion en matière d’innovation environnementale«  !

Nos agriculteurs sont étouffés par les normes et la bureaucratie ? Il faut « nommer un Haut-commissaire chargé de la compétitivité de la « Ferme France » afin d’assurer le pilotage et le suivi du plan « Compétitivité 2028 » !

Macron est-il le fossoyeur de l’agriculture ?

Depuis son arrivée au pouvoir, Macron n’a eu de cesse de donner des signaux contradictoires, de changer de cap et de démontrer ainsi que le « Mozart de l’économie » n’a aucune vision pour l’agriculture française.

A peine installé à l’Élysée, il recrute Pascal Canfin, un transfuge d’EELV et en fait un conseiller, pire il nomme Nicolas Hulot au ministère de l’écologie. Celui-ci déclarait alors qu’il fallait « libérer la société des diktats d’un mode de production et de consommation contaminé par l’illusion de la croissance. »

C’est la période où tout est bon pour faire les yeux doux aux tenants de la ligne verte, décroissante, opposée au productivisme. Ses mots d’ordre sont « sobriété », « transition », « révolution » et « croissance verte ». Macron annonce, sans aucune étude d’impact que la France doit interdire le glyphosate, même si le reste de l’UE ne le fait pas. Il veut aussi que les agriculteurs se passent des néonicotinoïdes quoiqu’il en coûte. C’est aussi le moment où, sous la pression de Canfin et du lobby vert, il entend rendre contraignant le « zéro artificialisation nette. »

Cette période voit aussi la mise en oeuvre de la décroissance agricole dont il dessine les contours lors d’une déclaration faite à Rungis en octobre 2017 : il faudra « arrêter des productions, qu’il s’agisse de la volaille ou du porc […] qui font que nous allons lancer la concurrence sur des marchés internationaux face à des pays contre lesquels nous ne pouvons rien et nous ne pourrons rien. » Pour lui et ses conseillers, l’avenir passe par le bio et les productions de niche, spécialisées, que seuls certains consommateurs peuvent s’offrir. En gros, des aliments de qualité pour les gens aisés et le tout-venant issu de la mondialisation pour les autres.

C’est le début du phénomène de surtransposition et de renforcement des normes environnementales, de blocage des installations d’élevage avicoles et de restrictions de l’accès à l’eau.

Résultat logique, six ans plus tard, la balance commerciale agricole s’est effondrée.

Avec cette politique, les agriculteurs sont assommés par les charges et les normes, beaucoup se sont dirigés vers ces marchés de niche de haute qualité et ont délaissé le marché de masse qui est pris par les importations étrangères. Mais cela coïncide avec la hausse des prix et l’envolée du coût de l’énergie qui plombent le porte monnaie des Français et ceux-ci n’ont pas les moyens de s’offrir ces produits. Résultat, les importations de fruits, de légumes, de poulets aux normes environnementales et sanitaires douteuses s’envolent et des vergers sont arrachés, les cheptels s’amenuisent, les poulaillers et abattoirs ferment.

En 2022, nouveau changement de cap, il faut soutenir la « ferme France », lutter contre l’inflation et assurer la « souveraineté alimentaire » du pays. On promet d’arrêter la surtransposition des normes, on va tout faire pour encourager les producteurs, les retenues d’eau sont maintenant utiles…

À l’initiative du gouvernement, des groupes de travail se réunissent avec les professionnels, les représentants des filières agricoles, les ONG (encore eux, pourquoi ?) pour élaborer un projet qui doit « tout changer. » Nous sommes au début de l’année 2026, tout cela n’a débouché sur rien, les agriculteurs sont toujours confrontés à une bureaucratie envahissante et à une concurrence déloyale. Macron, lui, est passé à autre chose, il s’occupe du futur de l’Ukraine, veut créer un haut commissariat à la diversité et s’emploie chaque jour un peu plus à détruire ce qui reste à détruire de notre pauvre pays.

Les surtranspositions françaises en agriculture

1- Les produits phytosanitaires : L’UE a un règlement pour autoriser les substances actives mais les États peuvent aller au-delà et refuser ou restreindre leur usage chez eux. La France est accusée par les agriculteurs de « surtransposer » en interdisant ou limitant ce que l’UE autorise et qui est utilisé ailleurs, créant des « impasses techniques » pour les cultures (absence d’alternatives contre ravageurs). Voici quelques exemples concrets :

Néonicotinoïdes : Interdits en France dès 2016 (loi biodiversité), avant l’UE en 2018. Cela a pénalisé les betteraviers français face aux concurrents européens, menaçant environ 70 000 à 90 000 emplois dans l’ensemble de la filière sucrière. Des dérogations temporaires ont été accordées via la « loi Duplomb », mais les agriculteurs subissent malgré tout une concurrence déloyale.

Glyphosate : Utilisation restreinte en France (interdit sur certains usages), alors qu’il est autorisé par l’UE jusqu’en 2033.

Acétamipride et autres insecticides : Autorisation par l’UE, mais restrictions françaises plus sévères, forçant des investissements en alternatives coûteuses (mécanique au lieu de chimique). L’impact pour les agriculteurs est lourd : moins d’outils disponibles (environ 309 substances actives autorisées en France contre plus de 450 recensées au niveau européen, selon un rapport sénatorial) – rendements réduits de 10 à 20% pour certaines cultures – coûts augmentés de 20 à 30% avec les alternatives. Des syndicats agricoles réclament qu’il y ait une « harmonisation » afin d’éviter les importations de produits traités ailleurs en Europe.

2- Taxes et fiscalité : la charge est bien plus lourde en France qui impose des taxes sur la production agricole supérieures à la moyenne UE. Chiffres clés : la France représenterait 35% des taxes agricoles UE, pour seulement 18% de la production selon l’Institut Molinari. Le salaire moyen d’un agriculteur : 26 400 €/an en France contre 45 000 € en Allemagne ou 42 000 € aux Pays-Bas. Les charges sociales sont plus élevées en France ainsi que les taxes sur intrants (engrais azotés +45% en 2026 via taxe carbone UE). Les agriculteurs perçoivent cela comme un « frein » face à des importations qui ne sont pas soumises à ces contraintes (volailles ukrainiennes subventionnées par exemple). Impact : une compétitivité réduite ; un excédent commercial agroalimentaire français érodé de 2 milliards € en 15 ans.

3- Normes écologiques : La France prend souvent des mesures plus dures sur les normes environnementales, via des lois nationales (EGAlim3, loi climat). Voici quelques exemples :

– Zones sensibles (Natura 2000, zones humides) : exigences plus élevées en France pour la réduction d’usage phytosanitaires, avec une obligation de documentation (forte charge de traçabilité).

– Des interdictions anticipées comme celle du diméthoate pourtant indispensable à la culture des cerises.

– Réduction des pesticides : le plan Écophyto vise une réduction de 50% d’ici à 2030, ce qui est plus ambitieux que ce que souhaite l’UE. L’impact est lourd : cela oblige à des investissements coûteux mais en parallèle les projets d’irrigation sont bloqués par des recours écologistes, d’où de grosses pertes de rendement. Les agriculteurs parlent de « suradministration » et se plaignent de contrôles de l’OFB jugés trop fréquents et trop tatillons.

4- Normes économiques et contrôles : les conditions pour bénéficier des aides de la PAC sont plus restrictives au niveau national que dans d’autres pays de l’UE, les justifications/audits sont lourds et prennent trop de temps aux agriculteurs qui se plaignent aussi des contrôles fréquents (avec par exemple la traçabilité renforcée en 2025). Notre droit du travail/social est plus contraignant ; la gestion des eau et des milieux naturels aussi. L’accumulation des administrations locales/régionales rend tout cela encore plus lourd et redondant. Résultat, le temps passé sur l’administratif par les agriculteurs français est supérieur de 30% à la moyenne de l’UE.

Des études montrent qu’ils passent en moyenne neuf heures par semaine à remplir des formulaires, subir des contrôles et justifier leurs pratiques. 

Cette surtransposition crée des conditions inéquitables pour nos agriculteurs qui ne luttent pas à armes égales avec leurs concurrents ; ceci est aggravé par des taxes et une administration perçues comme punitives, menant à une perte de compétitivité qui se traduit par un déclin des exportations et un découragement des professionnels. Certains mettent même fin à leurs jours tant la situation semble sans issue. Rappelons que le taux de suicide des agriculteurs est largement supérieur à celui du reste de la population française. La responsabilité des politiques qui ont conduit à ce désastre est immense ; il faudra leur demander des comptes.

« Le paysannat est l’origine nécessaire, l’assise irremplaçable de toute société. Et voilà notre société industrielle qui mesure son expansion à la rareté de ses paysans, autrement dit à sa progression vers la mort. » Raymond Delatouche4

Notre agriculture n’est pas seulement un secteur économique parmi d’autres, c’est une part primordiale de notre identité. Notre culture, notre histoire, notre mode de vie ont été façonnés par le long travail des paysans français. Détruire l’agriculture française, c’est détruire nos racines et, à terme, détruire le pays.

« La France, don du ciel pour une part, mais aussi travail de générations de paysans qui l’ont amoureusement “faite”, policée, jardinée. » Raymond Delatouche5


  1. Le paysan révolté : entretiens avec Raymond Delatouche, éditions Mame, coll. Trajectoires, 1993 ↩︎
  2. Compétitivité de la ferme France. Rapport d’information n° 905 (2021-2022), déposé le 28 septembre 2022 ↩︎
  3. « On connaît les résultats de la loi Egalim : nuls pour les recettes des paysans, négatifs sur leurs charges. Depuis 2017, la politique agricole française a le même bilan. » Rapport sénatorial sur l’agriculture. ↩︎
  4. Raymond Delatouche La chrétienté médiévale, un modèle de développement, éditions Téqui, 1989 ↩︎
  5. Ibidem ↩︎

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