La récente nomination d’Anne Le Strat comme directrice générale déléguée « Mobilisation de la société » à l’Office français de la biodiversité (OFB) a fait bondir de nombreux acteurs du monde rural qu’ils soient agriculteurs ou chasseurs et certains politiques. Le sénateur Duplomb (LR Haute-Loire) a déclaré à ce sujet « Une nomination qui sonne comme une provocation.

Ces réactions semblent justifiées. Le profil et le parcours de cette personne sont inquiétants et sa nomination à un poste de directrice déléguée font naître, à juste titre, des interrogations quant à la volonté et à la capacité de l’OFB de créer un lien de confiance avec le monde rural.

L’OFB n’en est pas à son coup d’essai en la matière et nombre de décisions, actions et déclarations ont contribué à détériorer les relations entre l’Office et un pan important de la société française. Rappelons-nous que Éric Hansen, directeur régional PACA de l’OFB, déclarait que « le loup a une mauvaise image à tort »1. Ce fut assez mal perçu dans la principale région française d’élevage ovin.

En septembre 2024, le Sénat avait pourtant publié un volumineux rapport d’information à propos de l’OFB. Il analyse les raisons qui ont poussé à la création de cet organisme, fait un bilan après quelques années d’existence et surtout propose des pistes d’amélioration et de progrès. En tête de ce rapport figure un chapitre qui résume le travail de cette commission. On peut y lire : 

« Au terme d’un large cycle d’auditions, la commission fait le constat d’un établissement reconnu pour son rôle positif de protection des milieux et des espèces, mais qui souffre d’un déficit de légitimité patent. La mission d’information préconise un ensemble d’évolutions et de mesures pour y remédier, afin d’accroître son acceptabilité, grâce à des liens plus étroits avec les élus locaux et les acteurs contrôlés ainsi qu’un rééquilibrage entre prévention et répression, pour une police de l’environnement mieux acceptée et plus apaisée. »

Il semble que l’OFB ait décidé de faire exactement le contraire de ce que le Sénat préconise. Comment la direction de l’OFB a-t-elle pu penser que la nomination d’Anne Le Strat allait améliorer ce « déficit de légitimité », accroitre son « acceptabilité » et aller vers un apaisement ?

Bien au contraire, cela va accentuer la suspicion à l’encontre de l’Office et creuser le fossé entre les parties prenantes. D’autant plus que la mission pour laquelle elle est engagée vise à « mobiliser et coordonner divers acteurs (ONG, collectivités, entreprises, filières agricoles, etc.) pour préserver et restaurer la biodiversité. » Que va mobiliser Anne Le Strat ? Extinction Rebellion et les Soulèvements de la Terre ? Certainement pas l’agriculteur corrézien ou le chasseur breton.

Un parcours professionnel et politique édifiant.

Sa nomination a suscité des réactions vives, notamment dans les milieux agricoles et chez certains élus, qui y voient une orientation écologiste marquée et un risque de tensions supplémentaires avec le monde rural.

Formation : elle est docteur en géopolitique. Elle détient également des masters en économie et en sciences politiques.

Parcours « professionnel » :

  • Conseillère du 18e arrondissement, conseillère de Paris (2001-2014)
  • Présidente-directrice générale de la Société anonyme de gestion des eaux de Paris (SAGEP) (2003-2009)
  • Présidente d’Eau de Paris (2009-2014)
  • Présidente d’Aqua Publica Europea (2009-2014)
  • Première vice-présidente du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP)
  • Vice-présidente de l’EPTB Seine Grands Lacs
  • Vice-présidente de l’Association des maires d’Île-de-France (AMIF)
  • Administratrice de l’Agence de l’eau Seine-Normandie (AESN)
  • Administratrice du port autonome de Paris et de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR)

Engagement politique (Verts/EELV/Les Écologistes) : Elle a adhéré aux Verts tôt dans sa carrière. Elle a été élue adjointe au maire de Paris (Bertrand Delanoë puis Anne Hidalgo) chargée de l’eau, de l’assainissement et de la gestion des canaux. Elle a présidé Eau de Paris (régie publique de l’eau parisienne) pendant plusieurs années, où elle a promu une gestion publique et « citoyenne » de l’eau (ce qui veut dire remunicipalisation en 2009-2010). Elle a d’ailleurs écrit un ouvrage à ce propos dont le titre est révélateur, Une victoire face aux multinationales : Ma bataille pour l’eau de Paris. Elle a été candidate aux législatives pour les Verts. Plus récemment, elle a occupé des fonctions dirigeantes au sein d’EELV / Les Écologistes (membre du bureau politique ou de la direction exécutive jusqu’à fin 2025). L’OFB nous annonce qu’elle a démissionné de toutes ses fonctions partisanes avant sa prise de fonction. L’office nous prend vraiment pour des idiots ! Le fait qu’elle quitte ses responsabilités politiques ne signifie pas qu’elle abandonne son idéologie et devienne subitement neutre et objective !

Engagements et positions : c’est une militante écologiste engagée, elle a signé des appels pour une « convergence antiproductiviste« , elle s’est opposée aux retenues d’eau à des fins agricoles et aux approches qu’elle nomme « techno-solutionnistes« . C’est le vocabulaire d’une militante radicale de la décroissance. Elle est d’ailleurs proche de certains collectifs radicaux et parfois violents comme Extinction Rebellion ou les Soulèvements de la Terre. Elle est également présidente de la Fondation Copernic, un laboratoire d’idées de gauche, et porte-parole du Mouvement Utopia, une association qui prône la « citoyenneté universelle, le refus du dogme de la croissance, de la société de consommation et de la centralité de la valeur travail ». Pour parachever ce tableau, elle a aussi publié des articles dans le magazine de l’écologie radicale et décroissante Reporterre.

On peut noter grâce à ces deux photos que sa carrière dans divers organismes publics lui aura permis de passer du pull en laine équitable, tricoté main au tailleur style Chanel. La décroissance, c’est bien mais pour les autres…

Est-ce vraiment le profil idéal pour renouer le lien avec le monde agricole, les chasseurs, les pêcheurs ?

L’OFB publie une déclaration

Comme si cette nomination n’était pas une provocation suffisante, l’OFB, conscient de son caractère polémique, se fend d’un communiqué scandaleux dans lequel il nous assure qu’Anne Le Strat est devenue un doux agneau dont la neutralité ferait pâlir la Suisse. On avait pas lu une telle langue de bois depuis les déclarations des dirigeants soviétiques qui nous assuraient tout faire pour assurer la paix dans le monde.

« Anne Le Strat est une professionnelle expérimentée de l’action publique dans le domaine de l’environnement, elle a dirigé des services publics et mené de nombreuses collaborations avec des acteurs très divers : collectivités, société civile, acteurs économiques, industriels et agricoles. Ayant conduit de nombreuses collaborations, en particulier dans le domaine de l’eau, elle est une fine connaisseuse du fonctionnement opérationnel de l’action publique, que ce soit au niveau local, national et même international.

La règle républicaine est claire, et elle a été appliquée à la lettre. Anne Le Strat a démissionné de l’ensemble de ses fonctions partisanes avant sa prise de poste. Il n’y a aucune ambiguïté : elle n’exerce aucune fonction politique et son engagement passé au sein d’Europe Écologie – Les Verts ne définit ni n’influence ses fonctions actuelles. A l’OFB, comme l’ensemble des 3000 agents, elle agira avec neutralité et impartialité, au service des missions de l’établissement et dans une démarche de dialogue et de co-construction avec tous les acteurs des territoires.

Il faut distinguer le temps du citoyen et le temps du serviteur de l’État. À ce titre, la direction de l’OFB ne commentera pas ses engagements ou prises de positions passés. L’application, avec loyauté et neutralité, de la feuille de route fixée par les ministères et le législateur, en appui des préfets sur le territoire, est la priorité. »

Comme le dit Géraldine Woessner sur le réseau social X : « Croyez-nous sur parole. »

Un office maintenant contesté

Une telle nomination au moment où les acteurs du monde agricole sont mobilisés contre les décisions du gouvernement et de la Commission européenne sonne comme une provocation. Que cherche l’OFB ? A quoi sert son conseil d’administration, dans lequel, je le rappelle, figurent les différents acteurs et usagers de la nature, agriculteurs, sylviculteurs, chasseurs…

Depuis maintenant plus de deux ans la France est secouée par des mouvements de colère du monde agricole. Les raisons sont multiples mais une revendication revient toujours dans le discours des organisations syndicales agricoles, il faut que l’attitude de l’OFB à l’égard du monde paysan change radicalement. La suspicion de culpabilité et la manière de contrôler les exploitations sont au coeur d’un mouvement des ras-le-bol chez les agriculteurs. Un éphémère premier ministre avait annoncé quelques mesures : fin du port d’arme visible et contrôle de l’OFB par les préfectures. Ceci avait fait bondir les syndicats de l’OFB qui semblent partager la ligne décroissante d’Anne Le Strat. Qu’est devenue la charte de déontologie, censée encadrer l’exercice de la police de l’environnement et les différentes étapes de la relation contrôleur-contrôlé ainsi que la posture des agents pendant les contrôles ?


Même son de cloche chez les chasseurs qui déplorent une politique uniquement repressive à leur encontre et l’abandon de ce qui faisait la richesse de l’ONCFS. . Les grandes opérations de contrôle de la chasse déclenchées chaque année sur le territoire peuvent être utiles pour montrer au public que la chasse n’est pas une activité de non-droit et pour rappeler à l’ordre certains chasseurs oublieux des règles de sécurité. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à ce que nous avons perdu avec la disparition de l’ONCFS qui avait développé depuis sa création, en 1972, une expertise réelle que ce soit sur le terrain ou en termes de recherche et d’études. Où est passée la très riche documentation de l’ONCFS ? Il est impossible de la trouver sur le nouveau site de l’OFB et plus aucune étude n’est faite dans le domaine cynégétique. On se contente de comptabiliser les accidents et incidents et de collationner les tableaux de chasse annuels. Où sont les suivis des espèces ? Qu’est devenu le suivi sanitaire de la faune ?

C’est insuffisant pour un organisme de 3000 personnes doté d’un budget de 600 millions d’euros. D’autant que l’OFB finance par ailleurs des « missions d’étude » sur les chauve-souris d’Afrique de l’ouest2

Le rapport sénatorial s’est intéressé aux rapports entre l’OFB et les chasseurs. Les sénateurs déplorent que le lien entre les chasseurs et l’OFB se soit distendu et que l’office ne consacre que trop peu de temps à cette activité. « Le temps consacré aux interventions territoriales en matière de chasse ne doit pas descendre en deçà d’un seuil de 15 % du temps passé sur le terrain, faute de quoi l’expertise cynégétique de l’établissement ne serait plus assurée. »

Lors des premières discussions à propos de la création de l’Office, les acteurs du monde cynégétique ont exprimé leur désaccord avec le principe de la fusion entre ONCFS et AFB, craignant que la chasse devienne le parent pauvre du nouvel établissement3. Les chasseurs, ou plutôt leurs représentants, ont fini par accepter la création de l’OFB en contrepartie d’un renforcement des missions des fédérations de chasseurs en matière de gestion du patrimoine naturel et des activités de chasse et d’une baisse du prix du permis de chasser, de 400 à 200 euros. Lors de son audition par le rapporteur de la commission sénatoriale, la Fédération Nationale des Chasseurs (qui exactement ?) a par ailleurs souligné que « laisser l’AFB d’un côté et l’ONCFS de l’autre n’avait pas de sens à l’heure où les moyens publics sont comptés« . On peut se demander aujourd’hui si les enjeux avaient bien été évalués par nos représentants…

La naïveté ou la duplicité des politiques est bien résumée par cette déclaration de la députée Frédérique Tuffnell, qui avait décrit cette fusion entre la biodiversité et les chasseurs de la manière suivante : « mariage de raison, inéluctable et souhaitable, entre deux familles que l’on a trop longtemps et vainement opposées. »

Compte tenu de ce qu’est en train de devenir l’OFB, il semble que ces deux familles soient difficilement réconciliables.

Voici, en guise de conclusion, les principales recommandations du rapport sénatorial sur l’OFB.

– Mieux articuler les interventions de l’OFB avec celles des services déconcentrés de l’État et du Parquet, afin de garantir la lisibilité et la cohérence de l’action publique locale en matière environnementale 

– En cas de superposition de réglementations contradictoires, exonérer de responsabilité un acteur ayant de bonne foi respecté les prescriptions environnementales applicables à sa situation 

– Développer un outil numérique synthétisant l’ensemble des réglementations environnementales et des procédures administratives à respecter, à l’échelle de la parcelle agricole 

– Instaurer un « droit à l’erreur » pour les acteurs de bonne foi et mieux prendre en compte le caractère non intentionnel des infractions environnementales 

– Mettre en oeuvre, de façon ponctuelle et annoncée à l’avance, des contrôles pédagogiques sans verbalisation, en partenariat avec les chambres d’agriculture.

– Développer les mesures alternatives aux poursuites et les stages de sensibilisation aux enjeux de la préservation de l’environnement 

– Envisager la mise en oeuvre d’un « rescrit environnemental », afin de demander à l’administration l’interprétation officielle et opposable d’une norme environnementale 

– Promouvoir une approche systémique et pluridisciplinaire de la formation initiale des agents de l’OFB et accentuer la formation continue sur les enjeux socio-économiques afin de mieux appréhender la complexité des interventions agricoles et économiques 

– Mettre en oeuvre une stratégie de renforcement de la coopération avec les entreprises et élaborer une charte de bonnes pratiques pour fluidifier les relations avec le monde économique 

– Réaliser un audit afin d’optimiser l’organisation territoriale et renforcer les capacités d’intervention des services de l’OFB à tous les échelons 


  1. Selon le directeur de l’Office Français de la biodiversité (OFB) Paca et Corse, le loup « a une mauvaise image à tort » Nice Matin 9 février 2022 ↩︎
  2. Mission Lavia : à la découverte des chauves-souris d’Afrique de l’Ouest ↩︎
  3. Ce qui s’est avéré exact puisque les chasseurs ne représentent même pas 10% des membres du conseil d’administration. ↩︎

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