En février dernier, lors d’un congrès scientifique en Inde, le docteur Milind Watve a estimé que l’interdiction totale de la chasse et des décennies de protection stricte de la faune sauvage ont modifié le comportement des animaux en réduisant la peur de ceux-ci envers les humains, ce qui conduit à aggraver les dégâts agricoles et contribue à intensifier les attaques des prédateurs.

Les déclarations du docteur Milind Watve

Ce scientifique affirme que l’interdiction de la chasse depuis plusieurs décennies a réduit le comportement d’évitement des animaux vis-à-vis des humains augmentant les dégâts sur les cultures et les attaques des prédateurs.

Il démontre que ce changement modifie les lieux où les animaux choisissent de vivre et de se nourrir, avec davantage d’observations signalées à proximité des villages et dans les zones tampons forestières.

Il a lié ce changement à des décennies de protection juridique qui ont réduit la peur des humains chez plusieurs espèces.

Il cite l’exemple du Maharashtra, un État indien peuplé de 112 millions d’habitants, qui perdrait entre 100 et 400 milliards de roupies (de 1 à 3 milliards d’euros) par an en raison des dommages causés à l’agriculture par la faune sauvage. Une étude révèle que les pertes comprennent à la fois la destruction visible des cultures et les impacts indirects, tels que l’abandon de certaines parcelles ou de certains types de culture par les agriculteurs. Il faut y inclure la perte de valeur ajoutée en aval qui aurait découlé de la production agricole. Les pertes ont doublé tous les cinq à sept ans au cours des dernières décennies.

L’ampleur réelle des dégâts reste inconnue

Watve a fait valoir que l’une des plus grandes lacunes dans les débats mondiaux sur les conflits entre les humains et la faune sauvage est l’absence de méthodes crédibles pour quantifier les pertes agricoles. Il a cité un rapport de l’UICN de 2023 axé sur ces conflits, affirmant qu’il n’abordait même pas « l’ampleur des dégâts ni la manière de les estimer ».

Alors que la science de la conservation a mis au point des outils pour estimer les populations animales et étudier leur comportement et leur reproduction, a-t-il déclaré, l’évaluation des dommages causés aux cultures reste rudimentaire : « Il n’existe aucune méthode. Aucune ligne directrice. »

M. Watve a déclaré que les systèmes d’évaluation actuels ne reflètent souvent qu’une petite partie des pertes réelles subies par les agriculteurs. Les inspections officielles documentent généralement les dommages immédiatement visibles, tels que les plantes piétinées ou les champs détruits, mais négligent les impacts indirects qui réduisent le rendement sans laisser de traces évidentes.

Il a donné des exemples tels que des sangliers mâchant de jeunes bourgeons de coton ou des écureuils creusant des noix de coco qui restent accrochées aux arbres, laissant les agriculteurs dans l’ignorance jusqu’à la récolte. Dans un district, a-t-il déclaré, les dégâts causés par les écureuils géants et les macaques à bonnet ont été si importants que les agriculteurs ont abandonné « des hectares de cocoteraies ».

Watve met en lumière certaines observations faites en Inde et en Afrique qui montrent que les animaux se nourrissant de cultures semblent plus robustes et plus forts, ce qui accentue les dégâts. Pour le moment, les autorités indiennes ne trouvent pas de solutions pour sortir de ce cercle vicieux.

Mais il insiste sur ce qu’il qualifie de facteur le plus important : la disparition de la crainte humaine.

Selon lui, la chasse étant interdite depuis des décennies, la faune sauvage a appris que la proximité des humains peut être plus sûre et plus riche en nourriture que les régions forestières reculées.

Les effets néfastes de l’interdiction de la chasse

Intensification des conflits homme-faune

L’absence de crainte de l’homme fait que les cultures mais aussi les humains paient le prix fort de cette politique de protection stricte. Contrairement à ce que nous répètent en boucle les tenants de l’interdiction de la chasse, la nature ne s’auto-régule pas, même dans un pays aussi vaste que l’Inde. Les exemples de conflits entre les habitants et la faune se multiplient et conduisent à des campagnes massives d’abattage de certaines espèces1 alors qu’une gestion raisonnée par la chasse permettrait de mitiger ceux-ci, d’éviter des abattages indistincts et de générer des revenus pour les populations locales.

Le nombre d’animaux dans les forêts a augmenté de façon exponentielle, ce qui entraîne une concurrence accrue pour la nourriture. En conséquence, la faune sauvage migre vers les zones habitées par les humains. Cela concerne les herbivores qui s’attaquent aux cultures mais aussi les prédateurs. Un responsable forestier régional déclare qu’il y avait généralement quatre à cinq tigres pour 100 kilomètres carrés dans sa zone mais que « Ce nombre est maintenant d’environ 20 dans notre région. Du fait de leur nombre important, les attaques de tigres contre les humains ont augmenté. Les tigres contrôlent leur territoire et chassent également les léopards, qui se tournent aussi vers les zones habitées ».

Tigres, éléphants et loups tuent plus de 500 personnes par an dans le sous-continent indien, ainsi que des milliers de têtes de bétail. Mais la population et les autorités semblent démunies. Dans l’État du Kerala, les conflits entre les humains et la faune sauvage se sont multipliés au cours des deux dernières décennies, causant de nombreux morts et blessés parmi les agriculteurs vivant à proximité des zones forestières. Depuis 2011, les attaques d’animaux sauvages ont coûté la vie à 1 233 personnes dans cet État.

Nos naïfs défenseurs du loup devraient se renseigner et aller demander aux villageois indiens ce qu’ils pensent de ce prédateur qui, selon eux, n’attaque pas l’homme… Dans l’État de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, des loups terrorisent de nombreux villages et leurs habitants. Ils se glissent dans les maisons et s’en prennent principalement aux enfants. En 2024 , ils ont tué 8 personnes et en ont blessé 18 autres. L’état déploie des gardes forestiers pour les capturer2 ; l’un d’entre eux déclare « Le comportement des loups semble avoir changé. Récemment, on les voit actifs en pleine journée, ce qui est étrange. » Faut-il y voir un lien avec leur statut d’espèce protégée ? Cela ne se voit-il pas aussi dans nos pays européens où de plus en plus d’observations de loups sont faites à proximité des habitations ?

Des communautés indigènes criminalisées

Le Wildlife Protection Act (WPA) est une loi indienne de 1972 censée protéger la conservation des animaux sauvages et empêcher la chasse et le commerce de ces animaux ou des produits issus de ces animaux. Ainsi, la chasse n’est autorisée qu’à des fins scientifiques ou pour protéger une personne ou une communauté. Le WPA a également permis la création de zones protégées dans les forêts, comme les parcs nationaux ou les sanctuaires. Par conséquent, pénétrer sur une zone protégée peut constituer un délit. Mais certaines communautés forestières indiennes dépendent de la chasse et de leur environnement depuis des siècles. Leurs intérêts n’ont absolument pas été pris en compte à l’adoption du WPA, lequel a en fin de compte criminalisé leur façon de vivre sans prendre leur existence en considération.

Malgré quelques avancées législatives qui reconnaissent à ces communautés certaines garanties pour continuer à vivre selon leur culture séculaire, le département des Forêts continue à les criminaliser. Pour protéger leurs cultures des sangliers, ils érigent des clôtures. Parfois, des animaux se retrouvent piégés et meurent. Le département considère qu’il s’agit d’une chasse et engage des poursuites contre les membres de la communauté, lesquels se retrouvent face à un dilemme. Sans clôture, si les cultures sont endommagées, ils ne recevront aucune compensation. S’ils en construisent, ils risquent d’être accusés de braconnage.

Encore une fois, la protection stricte de la faune érigée comme un principe monolithique montre ses limites. En Inde, le nombre de tigres braconnés est en augmentation, ce qui démontre l’inanité de cette politique dogmatique. Au lieu de protéger ces animaux, elle conduit à leur braconnage intensif.3 D’autres pays (en Afrique notamment) sont soumis aux pressions d’ONG occidentales qui font un lobbying intense pour leur faire abandonner toute forme de chasse et surtout la fameuse « chasse aux trophées » qui horrifie les bonnes consciences des citadins vivant bien confortablement et qui sont absolument ignorants des enjeux réels pour les populations locales. Les États concernés sont ulcérés de ce néo-colonialisme moralisateur qui sous-entend que des activistes, des vedettes du show-biz et des naturalistes auto-proclamés sont plus légitimes à décider ce qui est mieux pour ces pays que leurs propres habitants.

La gestion raisonnée de la faune sauvage permet de limiter les conflits homme-faune, d’éviter le braconnage et les abattages massifs et indistincts, de générer des revenus pour les locaux et, au final, protège mieux la faune.

« Je me méfie un peu de ces citadins qui vivent complètement en dehors de la nature, ne s’en rapprochent un peu que pendant les vacances, et l’exaltent d’autant plus facilement qu’ils sont mieux protégés contre ses coups ! »

Gustave Thibon – L’homme devant la nature, 1973, in Les hommes de l’éternel : Conférences au grand public (1940−1985)


  1. Prolifération des herbivores : l’Inde choisit l’abattage massif ↩︎
  2. Month-Long Operation in Bahraich:  Fifth wolf captured, hunt on for last one. ↩︎
  3. India becoming global tiger poaching hotspot ↩︎


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