En 2013, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a instauré une interdiction de cinq ans sur la chasse au troupeau de caribous de la rivière George, qui migrait historiquement entre le Labrador et le nord du Québec prétextant une baisse importante du nombre de ces animaux. Celle-ci est réelle, en effet, la population a diminué pour n’atteindre que 7000 animaux. Mais le gouvernement qui a décidé de cette interdiction totale sous la pression d’ONG environnementalistes n’a pas mesuré les conséquences alimentaires et culturelles de cette décision.
Comment expliquer un tel déclin ? Jim Goudie, sous-ministre des Terres et des Ressources naturelles du Nunatsiavut donne quelques pistes « Il y a d’abord le changement climatique, qui a affecté leur approvisionnement alimentaire mais aussi le fait que la population de caribous était tellement importante que l’écosystème dans lequel ils vivaient ne pouvait plus subvenir à leurs besoins. »
Une régulation bien conduite aurait peut-être évité ce problème que l’on peut constater dans d’autres endroits du monde et pour d’autres populations animales. Quand le groupe devient trop important, les maladies se répandent et peuvent parfois le décimer ou il peut détruire tout un éco-système. Cette régulation a, par exemple, été jugée nécessaire dans le parc national de Yellowstone1 qui a annoncé, en 2024, devoir capturer entre 600 et 1000 bisons (sur les 4000 présents dans le parc) afin de réduire leur population jugée trop importante pour les capacités d’accueil du parc qui fait pourtant une superficie de 9800 km2 (un peu plus grand que la Corse).
Le moratoire sur le caribou qui devait durer cinq ans est toujours en application treize ans plus tard et il affecte profondément les Inuits du Nunatsiavut, non seulement en raison de la perte d’une source alimentaire vitale, mais aussi à bien d’autres égards et en particulier au plan culturel.
Ceux-ci craignent qu’une partie de leur identité ne disparaisse avec cette interdiction.
L’ancien chasseur de 75 ans, Oswald Allen, un des membres de la petite communauté inuit de Rigolet, sur la côte du Labrador, espère pouvoir un jour chasser à nouveau le caribou, mais il ne sait pas s’il vivra assez longtemps pour voir ce jour arriver.
« J’aimerais juste assister à une autre chasse avant de passer dans l’autre monde. Cette chasse est notre raison de vivre ».
Oswald Allen affirme que l’interdiction de chasser le caribou a contribué à l’insécurité alimentaire dans la communauté. « De nos jours, les personnes âgées n’ont pas les moyens d’acheter la viande vendue dans les magasins. »


Insécurité alimentaire
En 2021, une organisation politique représentant les intérêts des Inuits dans toute la région natale de l’Inuit Nunangat, a déclaré que les aliments traditionnels représentaient entre 23% et 52% des protéines dans le régime alimentaire moyen des Inuits et qu’avant le récent déclin du nombre de troupeaux, la viande de caribou était la première source de protéines et de fer pour la plupart des Inuits.
Derrick Pottle, un ancien de Rigolet, avait du mal à y croire lorsqu’il a appris la nouvelle de l’interdiction de la chasse en 2013.
« Nous sommes passés du statut de chasseurs et de pourvoyeurs à celui de mendiants, presque prêts à supplier pour obtenir un morceau de viande de caribou ».
Aujourd’hui, ses cinq congélateurs, autrefois remplis de viande de caribou, sont vides. Avant l’interdiction, il avait suffisamment de viande pour nourrir sa famille et d’autres membres de la communauté. « C’est comme si quelque chose m’avait été enlevé. J’ai l’impression qu’une grande partie de moi-même a disparu. À cette époque de l’année, je serais parti ou en train de me préparer pour aller chasser le caribou. »
Derrick Pottle affirme que l’impossibilité de chasser a eu des répercussions négatives sur sa santé mentale et sur sa vie sociale. « J’appelais des amis de Rigolet à Nain et même plus loin, dans le Nunavik. Pendant des années, je suis allé chasser dans le Nunavik, où j’avais des interactions sociales. Nous communiquions et tissions des liens, mais tout cela a disparu. »
Il lui arrive quand même de braver l’interdiction et il avoue avoir chassé plusieurs fois dans les monts Torngat. « J’essaie de m’en tenir à deux ou trois caribous, un pour ma famille et peut-être deux à partager avec d’autres. »
Le comble de l’incohérence bureaucratique est atteint avec une mesure du gouvernement du Nunatsiavut qui s’efforce de compenser la perte de viande de caribou en envoyant des agents de conservation chasser l’orignal dans le parc national du Gros-Morne, dans l’ouest de Terre-Neuve. Les orignaux ainsi chassés sont transformés sur place puis expédié au Labrador, où la viande est distribuée aux habitants.
Une culture et une identité en danger
Les habitants du Nunatsiavut chassent le caribou depuis des temps immémoriaux. Mais cet animal est plus qu’un simple aliment de base. Il est également profondément lié à la vie des Inuits, dont les connaissances en matière de chasse, de récolte et d’utilisation de toutes les parties du caribou se transmettent de génération en génération.
Alexis Palliser, 40 ans est enseignante à la seule école de Rigolet, qui accueille environ 60 élèves. Quand elle était enfant, son père chassait le caribou pour nourrir la famille. « Nous en mangions probablement cinq fois par semaine », dit-elle. « Cela fait partie intégrante de notre vie, à tous les niveaux, de l’artisanat à la fabrication de vêtements, en passant par l’alimentation. »
En 2024, elle a voulu apprendre l’art traditionnel du caribou tuft, qui consiste à coudre de la fourrure pour créer des images en trois dimensions. Mais en raison de l’interdiction de la chasse, elle a été contrainte de se tourner vers internet pour se procurer de la fourrure de caribou. « Imaginez : il y a quelques années, ils devaient simplement le faire eux-mêmes. Et maintenant, nous devons cliquer sur un bouton pour que cela vous soit livré par la poste, tout est déjà fait pour vous », explique-t-elle.
Comme les moratoires que nous subissons en France, celui-ci avait été annoncé comme devant être temporaire mais les années passent et le temporaire devient définitif. Alexis Palliser se souvient avoir été optimiste en 2013, pensant que l’interdiction serait temporaire. « Je me disais : bon, ça ne durera que cinq ans, puis on pourra recommencer à les chasser et nous sommes maintenant en 2026. »
Il décrit la chasse comme « une partie traditionnelle de la vie, voire même une partie spirituelle de la vie.«
Edward Allen Sr., un ancien de Rigolet âgé de 77 ans, affirme que l’interdiction de la chasse « nous a privés de notre droit à une alimentation traditionnelle ». Il décrit la chasse comme « une partie traditionnelle de la vie, voire même une partie spirituelle de la vie. » Le père d’Allen Sr. lui a appris à chasser le caribou, et ils se déplaçaient en traîneau à chiens, se souvient-il. « Pendant des milliers d’années, les gens dépendaient du caribou pour se nourrir. Ils dépendaient également du caribou pour s’habiller. Le caribou servait à fabriquer des bottes, [et] même les tendons situés à l’arrière du caribou, sur la colonne vertébrale, étaient utilisés comme fil à coudre. Nous avons perdu beaucoup de choses auxquelles nous n’avons plus accès aujourd’hui. »
Des jeunes générations déracinées et coupées de leur culture
Toute une génération de jeunes Inuits grandit sans que la chasse au caribou fasse partie de leur vie, et Oswald Allen en constate les conséquences. « J’ai un petit-fils, et il ne connaît rien au caribou ni à tout ce qui s’y rapporte. Ça va donc être difficile pour eux, ils ne sauront rien. Une source d’alimentation traditionnelle a été éliminée. Cela a laissé les gens en manque de quelque chose qu’ils ne peuvent plus avoir. »
Cette entreprise de déracinement et de destruction des cultures et des traditions n’est pas à l’oeuvre que chez les Inuits. Rappelons-nous que Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation nationale, estimait qu’il était du rôle de l’école d’ “arracher les enfants à tous les déterminismes sociaux et culturels”. Le remplacement des armoiries traditionnelles de nos régions par des affreux logos sans âme n’est pas anodin. L’interdiction de nos chasses traditionnelles ne l’est pas non plus. Cet effacement volontaire de nos cultures traditionnelles vise à nous rendre dociles et prêts à accepter une vision du monde que certains veulent nous imposer. Dans ce monde les hommes ne seront plus que des atomes interchangeables à l’échelle de la planète : des individus coupés de leurs attachements vitaux et qui n’ont plus de racine.

« Il est de nos jours une classe d’esprits si convaincus de la supériorité de notre temps, si parqués dans leur étroite modernité, qu’ils voudraient biffer de notre mémoire tout ce qui précède la date de leur naissance. »
Édouard Schuré
Les Légendes de l’Alsace – Promenades et Souvenirs, in Revue des Deux Mondes.
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