Lorsque l’on parle des grands « chasseurs blancs », on pense immédiatement à l’Afrique et à des noms comme Denys Finch-Hatton mais l’Inde britannique fut aussi le terrain d’action de certains d’entre eux. Edward James Corbett dit Jim Corbett, fut probablement le plus connu.

Il est né en 1875 en Inde lorsque celle-ci faisait partie de l’empire britannique et est mort en 1955 au Kenya. Il est devenu célèbre en chassant les tigres et léopards « mangeurs d’homme ». Entre 1906 et 1941, Corbett a réussi à éliminer une douzaine de félins mangeurs d’hommes, responsables de 1 500 morts dans la population indienne dont la fameuse tigresse de Champawat qui était responsable à elle seule de 436 attaques mortelles. Il a raconté ses expériences dans plusieurs ouvrages qui ont connu à l’époque un grand succès et ont fait de lui le « chasseur le plus célèbre au monde. » Le parc national Jim Corbett en Inde a été nommé en sa mémoire et le tigre d’Indochine (Panthera tigris corbetti) fut également baptisé en son honneur.

Une vie d’aventurier

Jim Corbett

Jim Corbett est né dans une famille d’expatriés irlandais vivant en Inde à l’époque de l’empire britannique. Son père, modeste employé des postes est décédé lorsqu’il avait quatre ans. Il a grandi au contact de la nature qui l’entourait et a très tôt commencé à chasser pour nourrir sa famille composée de sa mère et de ses 12 frères et soeurs. Jim semble avoir été très précoce puisqu’il a abattu son premier léopard à l’âge de dix ans.

La même année, Jim rejoignit les Nainital Volunteer Rifles qui était une unité auxiliaire de l’armée britannique. Il apprit alors à tirer avec une carabine Martini .450 ce qui n’était pas vraiment l’arme idéale pour un jeune garçon de son âge. Cette arme adoptée par l’armée britannique à partir de 1871 était connue pour sa rusticité mais aussi pour son recul que beaucoup de soldats redoutaient. On disait à l’époque, « it kicked like a mule » (elle tape comme une mule). C’est un fusil à un coup, dont la culasse à fermeture par bloc pivotant est actionnée par un levier de sous-garde.

Au départ chasseur sportif, à l’instar de beaucoup de ses contemporains, Corbett s’est peu à peu détourné de la chasse pour le simple plaisir et s’est consacré à l’élimination des tigres et des léopards mangeurs d’hommes. Il se déplaçait dans toute l’Inde, là où ses services étaient jugés nécessaires afin de protéger la population. Il ne demandait aucun honoraire pour ses services, mais insistait pour que tous les autres chasseurs quittent la zone jusqu’à ce qu’il ait réussi sa mission. Il parcourait de longues distances dans des conditions difficiles, avec peu de moyens et un équipement limité, à la recherche de ces prédateurs.

C’était à chaque fois une aventure extrêmement risquée puisqu’il s’aventurait seul à la recherche de ces animaux et il a plusieurs fois failli y laisser la vie. Ses interventions étaient attendues avec beaucoup d’impatience par les villageois. Outre le fait que les bêtes signalées étaient responsables de nombreuses attaques mortelles, les indiens des zones rurales ne pouvaient plus aller dans leurs champs ou ramasser du bois. Le retour à une vie normale était suspendu à l’arrivée de quelqu’un qui les débarrasserait du « mangeur d’homme « .

Bien que célèbre dans l’Inde coloniale, Jim Corbett était inconnu du reste du monde jusqu’à ce qu’on le persuade, en 1940 de raconter ses quarante années de chasse. Il écrivit alors plusieurs livres qui connurent un très grand succès et lui assurèrent une aisance financière et une renommée mondiale à la fin de sa vie. Ils sont publiés en anglais sous les titres suivants : The Man-Eaters of Kumaon (1944) ; The Man-Eating Leopard of Rudraprayag (1948) ; The Temple Tiger and More Man-Eaters of Kumaon (1954). Ces trois ouvrages ont été rassemblés en un seul sous le titre Tigres et léopards mangeurs d’hommes paru en 2004 aux éditions de Montbel.

Jim Corbett quitta l’Inde en 1947 lorsque celle-ci devint indépendante et se retira au Kenya. Sa célébrité était telle que lorsque la princesse Élisabeth, future reine d’Angleterre, fit un voyage officiel au Kenya avec son mari le prince Philip, elle demanda à le rencontrer et c’est chez lui qu’elle appris le décès de son père et qu’elle devenait reine.

Les armes de Jim Corbett

Loin d’être un homme fortuné, du moins pendant la majeure partie de sa vie, Jim Corbett a chassé avec de nombreuses armes mais beaucoup étaient achetées d’occasion.

La première arme qu’il posséda était un dangereux fusil à chargement par la bouche, dont le canon droit était hors d’usage après avoir éclaté à cause d’un surchargement et dont la crosse cassée avait été réparée sommairement. Jim chassait en n’utilisant que le canon gauche. C’est avec celui-ci qu’il abattit son premier léopard.

La plus célèbre de ses armes fut son .275 Rigby qui lui fut offert par l’administration coloniale après qu’il ait abattu le « tigre mangeur d’hommes de Champawat » en 1907.
Elle fut acheté chez Manton, le célèbre armurier londonien, pour le compte de Sir J.P. Hewett, qui fit ajouter un ovale en argent gravé de la mention « Offert au major J.G. Corbett en reconnaissance d’avoir abattu une tigresse mangeuse d’hommes à Champawat en 1907 ». C’est avec cette arme qu’il abattit plusieurs autres prédateurs, dont le léopard de Ruraprayag. Le Rigby-Mauser .275 était une carabine à verrou de calibre moyen (7 mm) à la pointe de la technologie à son époque. Celui de Corbett fait désormais partie de la collection londonienne de Rigby, où il peut être admiré par les visiteurs.

En 2015, Rigby a fabriqué une carabine commémorative en calibre .275, orné de gravures représentant des scènes tirées des livres de Corbett. Cette arme a été mis aux enchères au profit du Safari Club International et a atteint le prix record pour une carabine à verrou de 250 000 dollars.

La carabine commémorative.

Corbett a aussi beaucoup utilisé un express en calibre .450. Cette arme à double canon était un .450-400 de W.J. Jeffery. C’était le calibre le plus populaire pour les armes à double canon au début du XXème siècle. Il tire une cartouche puissante, capable d’abattre n’importe lequel des « Big Five », dont la puissance était rassurante pour la chasse au tigre à courte distance. Il propulse sa balle de 400 grains (26 grammes) à une vitesse de 660 mètres par seconde et délivre une énergie cinétique de 2780 joules. Cet express est maintenant dans la collection privée du célèbre auteur américain Elmer Keith qui est un spécialiste des armes reconnu dans le monde entier.

La tigresse mangeuse d’hommes de Talla Des

Un des épisodes le plus marquant de la vie de Corbett fut la traque d’une tigresse responsable de multiples attaques mortelles sur des villageois qui a terrorisé une région entière pendant huit ans.

C’est le 4 avril 1929 que Corbett partit à la recherche de la tigresse de Talla. Il entama sa quête, accompagné du fils d’une femme qui avait été dévorée par la tigresse, un certain Dungar Singh. Il ne tarda pas à apercevoir deux tigres endormis dans une clairière. Il abattit les deux avec son .275. Il s’avéra qu’il s’agissait des petits de la tigresse recherchée. Vingt-cinq ans plus tard, il écrivit : « Les petits étaient morts pour les péchés de leur mère ». Ils s’étaient révélés faciles à tirer mais la chasse ne faisait que commencer.

Dans ses mémoires, Corbett raconte la suite. Les coups de feu firent sortir la tigresse de l’endroit où elle se reposait à proximité, mais elle se trouvait déjà à deux cents mètres et courait, Corbett tire néanmoins et pense l’avoir tuée. « Je n’ai jamais été aussi sûr d’avoir tué un animal que ce jour-là. » La suite des événements allaient prouver le contraire.

En allant récupérer l’animal, Corbett fut alerté par un mouvement, c’était la tigresse qui fuyait en boitant, visiblement touchée, mais toujours en vie. Il tira à nouveau et manqua. Il était à court de munitions et ne put que regarder l’animal s’éloigner. La nuit tombait, il décida de retourner au village.

Il reprit la trace de l’animal et après deux jours de traque ardue, Corbett la vit s’approcher de lui alors qu’il se reposait, adossé à un arbre mais cette fois-ci il ne parvint pas à la mettre en ligne de mire. La traque dut reprendre. Il faut bien comprendre que tout ceci se fait avec une grosse chaleur, en montagne pendant des heures et sans nourriture. Chasser ces animaux n’était pas une partie de plaisir. Nous sommes loin des safaris luxueux organisés pour de richissimes clients.

Après une bonne nuit de sommeil pour reprendre des forces, il repartit pour son cinquième jour de chasse au cours duquel il eut une occasion de tir mais la balle traversa l’animal sans toucher d’organe vital ; la tigresse bondit et disparut. Il fallut donc reprendre la traque. Après quelques heures de recherche, il découvrit la tigresse tapie dans des fougères, prête à bondir sur lui, et parvint à tirer avant qu’elle ne passe à l’attaque : « Ma première balle la transperça de part en part et la seconde lui brisa le cou ».

Corbett nous raconte que son premier tir, effectué le 7 avril 1929, a effleuré l’articulation de l’épaule de la tigresse ; le deuxième l’a manquée, tout comme le troisième, tiré à quatre cents mètres. Le 12 avril, son quatrième tir, à soixante mètres, l’avait « traversée de part en part » sans toucher aucun organe vital, seuls les cinquième et sixième tirs avaient été fatals. La tigresse avait donc été touchée à l’épaule droite, au milieu du corps, puis deux fois de face, au cou : au total, quatre impacts de balle.

La tigresse de Tala Des. Photo prise par Corbett après la chasse.

Que ce soit en Inde ou en Afrique, la fin du XIXème siècle et la première moitié du XXème siècle furent des périodes au cours desquelles l’aventure était encore présente et où certaines personnalités d’exception ont pu se révéler et marquer la terre de leur empreinte. Ils ont réussi à mener une vie conforme à des principes qui sont, hélas, maintenant oubliés par beaucoup. L’aventure n’était pas une fin en soi ; elle était la conséquence et non le but et c’est ce qui fait toute la différence d’avec les « aventuriers » Instagram d’aujourd’hui. Si l’aventure n’est pas un engagement total, elle ne peut être que futile et superficielle. « L’aventure est la direction que l’on donne à l’action. » dit fort justement Sylvain Tesson.

Ces grands « chasseurs blancs » ne recherchaient pas l’aventure pour elle-même mais leurs choix de vie, leur sens poussé de l’honneur et l’exigence qu’ils mettaient à maintenir un certain style et certains codes ont fait d’eux des hommes d’exception. Ils sont dans une certaine mesure les descendants de ces chevaliers sans terre qui arpentaient l’Europe, cherchant toute occasion de prouver leur vaillance et de mettre leur épée au service d’une cause librement choisie.

« Il existe de par les chemins une race de gens qui (…) ont juré d’être libres ; qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coups d’audace ou de talent. »

Jules Vallès – Les réfractaires

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