Dans son livre Le sacrifice paysan1 (Éditions Érick Bonnier), Jean-Paul Pelras, dénonce des décennies de mensonges et de trahisons qui ont conduit au sacrifice du monde paysan français.

10 millions de paysans en 1950, 400 000 aujourd’hui. Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Qui veut la disparition des agriculteurs français ? Car, ne soyons pas naïfs, ceci n’est pas fortuit ; la paysannerie gêne et les tenants du globalisme considèrent que des gens attachés à leur terre sont des obstacles à la marche vers le monde désincarné qu’ils veulent nous imposer. Pour eux, la France doit se résumer à des grandes métropoles et une campagne vidée des paysans pour laisser place « aux loups et aux coquelicots » comme le dit Jean-Paul Pelras. La nature ne serait plus un espace de production mais un terrain de jeu pour bobos urbains, amateurs de randonnée et de VTT. Il faut lire à ce propos les ouvrages du géographe Christophe Guilluy et son interview dans le dernier numéro de Chasses Internationales.

Malheureusement le monde n’est pas un terrain de jeu pour gentils bisounours, la compétition entre nations est rude et notre pays doit disposer de toutes les armes pour tenir son rang. La puissance d’un pays repose sur plusieurs piliers dont le pilier agricole, or celui-ci est en danger.  Ce n’est pas un hasard si la Chine achète des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles en Afrique mais aussi aux États-Unis, en Australie, en Amérique du Sud et en Europe de l’Est. Les chinois ont compris que la production agricole est une arme au même titre qu’un missile. La France, soit par aveuglement, soit par naïveté, soit par  volonté politique continue de détruire notre agriculture. Nos « élites » veulent du libre-échange au risque de tuer la France.

Jean-Paul Pelras, ancien agriculteur, ancien syndicaliste agricole, longtemps rédacteur en chef du magazine l’Agri et auteur de chroniques incisives pour Le Point dresse un bilan accablant de la perte de compétitivité de notre agriculture mais il ne s’arrête pas là et il nomme les responsables. Et en premier lieu, les politiques qui ont cédé au lobby environnementaliste qui préfère « le loup et le coquelicot » à une agriculture qui produit, assure la souveraineté alimentaire du pays et fait vivre décemment ses paysans. Il dénonce le calcul cynique de nos dirigeants politiques qui sacrifient le monde agricole qui ne représente plus une force électorale et dont les productions peuvent être remplacées par celles arrivant des pays avec lesquels l’UE nous impose de signer des accords de libre-échange. Les espaces naturels ainsi libérés pourront se couvrir de pistes cyclables, d’aires de loisir et de zones réservées au ré-ensauvagement, cette lubie qui plait tant aux néo-ruraux.

Interview

Ce livre, le Sacrifice Paysan est un constat sévère pour nos politiques mais aussi un coup de gueule, un vrai cri de colère. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?

C’est une synthèse, on peut dire que ça pourrait être considéré comme étant le résumé des résumés. Parce qu’il y a plus de trente ans, je suis engagé dans la défense du monde agricole et j’ai écrit un certain nombre d’ouvrages là-dessus et énormément d’articles, de chroniques, de tribunes pour des médias locaux et nationaux. Ce livre m’a permis de tout synthétiser, de le faire de façon que ce soit le plus compréhensible possible. Ce n’est pas destiné qu’au monde agricole, je m’adresse à l’ensemble de la population française, aux ruraux comme aux urbains. Ce sujet les concerne tous.

J’ai voulu en 2024 faire un point sur cette situation agricole. Et c’est probablement le dernier livre que j’ai écrit sur l’agriculture. Parce que ce que j’ai dit dans cet ouvrage, ça fait presque trente ans que je le répète.

Mais personne n’écoute. Ce qu’on disait par exemple sur les importations de tomates, de fruits et légumes marocains, espagnols, tout ce qui bénéficie des concurrences déloyales du moins-disant social, on le disait il y a trente ans, mais on n’a pas été écouté. Et on va aujourd’hui tout droit vers une signature d’accords de libre-échange comme le MERCOSUR qui vont ajouter le dernier clou au cercueil de l’agriculture française.

Ce que nous avons subi avec les importations de fruits et légumes en provenance d’Espagne et maintenant du Maghreb, les autres vont le subir avec le MERCOSUR. Cela va concerner le blé, les céréales, la viande. L’Europe importe déjà 230 000 tonnes de poulet ukrainien. Le problème, c’est que certains ont vécu sur leurs acquis, avec une différence de taille dont je parle dans le livre, c’est que les grandes cultures céréalières et certains élevages bénéficient des aides PAC sur le premier pilier en tant qu’aide directe.

Il y a 10 milliards d’aides PAC qui tombent chaque année en France, 7 milliards sur le premier pilier en aide directe. Les fruits, les légumes, le vin, l’agriculture, l’aviculture et l’élevage porcin n’y ont jamais eu droit. Aujourd’hui, si on enlève les aides directes aux céréaliers et à certains éleveurs, c’est fini. Ce sont des productions qui disparaissent immédiatement. Nous, on a tenu 30 ans. Mais on a tenu à quel prix ? Les trois quarts des paysans de ces filières-là ont disparu.

Il y a certaines filières qui bénéficient de l’aide PAC et d’autres pas du tout. Pourquoi cette différence ?

Si tu veux, il y a 10 milliards d’aides attribuées chaque année aux producteurs français. Sur les 10 milliards, il y a 7 milliards qui vont en aide directe et 3 milliards aux investissements.

Les aides directes, il n’y a que les grandes cultures et l’élevage qui peuvent y prétendre. L’investissement, c’est toutes les filières. Le problème, c’est qu’on t’aide à investir, on te donne 20-30% d’aide directe, par exemple, pour construire une serre, construire un poulailler ou mettre du goutte-à-goutte dans les lignes, peu importe. Mais il faut aller chercher les 70% qui manquent à la banque. Qu’est-ce qui explique que les aides directes sont fléchées sur certains et pas sur d’autres ? C’est historique. C’est-à-dire qu’après 1957, après le traité de Rome, certaines filières de productions, dont fruits, légumes, vins ont dit on ne veut pas d’aide, on veut vivre du marché. On se lève le matin, on vend nos tomates, nos salades, nos aubergines, peu importe, c’est nous qui dictons les prix. Sauf qu’en 1992, quand l’Espagne et le Portugal sont rentrés dans la communauté européenne, où on est passés de 6 à 26, là, il n’y a plus du tout eu de protection, rien du tout. Il y avait en 1992 5 000 camions par jour qui passaient à la frontière franco-espagnole, il y en a 25 000 par jour aujourd’hui.

Nous, en tant que producteurs de fruits et légumes, on ne l’a pas vu venir, mais les décideurs politiques savaient déjà qu’elle allait être la répartition. Ils savaient que les fruits et légumes, ce serait au sud, l’Espagne, voire même le Maroc, et que les céréales et l’élevage, la France, l’Allemagne. C’est une vision du monde dans laquelle les pays ne sont plus auto-suffisants mais juste des acteurs d’un système globalisé.

J’aurais dû peut-être commencer par là, parce que ton parcours, c’est d’abord un parcours de paysan puis de syndicaliste agricole enfin de journaliste et d’écrivain.

Mes parents étaient ouvriers agricoles et mon frère qui était plus âgé que moi s’est installé très modestement, avec du fermage sur du maraîchage et je le rejoins au bout de quelques années. On crée une exploitation maraîchère. C’est une exploitation qui était partie de rien et qui a atteint quand même 13 hectares de serre, 50 hectares de plein champs et 120 salariés. C’était énorme à l’époque. Mais en 1992, quand l’Espagne est rentrée dans le marché commun, on a commencé à sentir un peu le vent du boulet. On a tenu encore quelques années et puis, au début des années 2000, comme la plupart des producteurs de plantes dans les PO, il n’en existe plus d’ailleurs, on a déposé le bilan.

Et c’est là que je me suis reconverti. Entre-temps, il y avait eu le syndicalisme, dont certaines actions qui m’ont valu  14 jours de prison. Après cela, j’ai fait le bilan, il ne me restait plus rien, ils ont pris jusqu’à la pendule qui était accrochée au mur. Alors là j’ai dit on arrête tout.

Je suis monté vivre dans le village de mon épouse et je me suis donc mis à écrire. Et comme j’étais « une petite célébrité locale », les médias m’avaient repéré et c’est là que j’ai commencé à écrire pour l’Indépendant et quelques journaux locaux et régionaux. J’ai ensuite été rédacteur en chef de l’Agri, j’ai écrit des livres et maintenant mes chroniques pour Le Point.

Pour en revenir au livre que j’ai lu avec attention, tu fais un constat et tu désignes clairement les deux causes du malheur paysan français. Il y a le monde politique, globalement, qui n’écoute pas et qui, selon toi, sacrifie intentionnellement la paysannerie française et puis, il y a une idéologie, cette idéologie environnementaliste, cette écologie politique. Qu’est-ce qui justifie toutes ces attaques au nom de l’écologie ?

Ce sont des gens qui atteignent péniblement les 5 %. Aux Européennes, ils ont dû atteindre peut-être des seuils à peu près comme ça. Donc, ils emmerdent toute la population, alors qu’ils ne représentent qu’une minorité au moment des suffrages. Mais ils sont omniprésents sur l’espace médiatique et dans l’audiovisuel public en particulier. Ce n’est pas surprenant avec des gens comme Delphine Ernotte (présidente de France TV) qui vient d’être reconduite à son poste et Sylvain Gomes, qui est le directeur des programmes, qui est un activiste et qui, d’ailleurs, appartient encore à Europe Écologie-Les Verts. Il ne s’en cache pas. Il ne faut pas être surpris de l’orientation partisane des chaines de service public.

Et ce qui est un peu dommage, c’est que ce soit avec nos impôts. Le service public de l’audiovisuel a une influence incroyable. Hugo Clément, ça peut être entre 6-10 millions de spectateurs. Nous on écrit un article dans Le Point, c’est bien, on passe chez Bercoff (Sud radio), on passe chez toi aujourd’hui, mais ça fait quelques dizaines, quelques centaines de milliers de vues. Ce n’est pas comparable en termes d’impact.

C’est le premier problème. Il y a une influence qui est disproportionnée. Ensuite, quand tu dis qu’ils sont en train de dévoyer l’écologie, il faut être clair, ils racontent tellement de conneries que l’écologie va fini par en prendre un coup.

J’ai l’habitude de dire que mon père était écologiste, mon père était ouvrier agricole, qui faisait attention à tout ce qu’il faisait parce que c’était dans sa culture, dans sa nature. Voilà, c’est quelqu’un qui vivait simplement et qui s’en accommodait. Mon père, qui a passé sa vie sur les garrigues, il n’allait pas s’équiper tous les 15 jours dans une grande surface sportive pour aller prendre l’air et se balader dans les collines.

Non, il n’avait pas besoin de ça. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il faut en plus qu’il y ait une panoplie derrière l’écologie. Et la panoplie, elle n’est pas que vestimentaire, mais elle est surtout idéologique. Et je crois qu’aujourd’hui, on n’a pas besoin d’être écologiste pour faire de l’écologie. Voilà, les paysans sont des écologistes, les chasseurs sont des écologistes, les citoyens qui vivent dans la campagne sont des écologistes.

Le problème c’est que l’écologie politique est faite par des gens qui vivent en ville et ils donnent des leçons à ceux qui vivent à la campagne. Je pense que c’est beaucoup parce qu’il y a une frustration énorme. Ils jalousent le type qui possède un espace et ils confondent le terrain de loisirs avec le lieu de travail.

La nature est à tout le monde, disent-ils mais ce n’est pas le cas. Quand ils vont à la campagne, qu’ils ouvrent la fenêtre et voient le paysan à côté qui laboure avec son tracteur, ils se disent, lui il a 100 hectares et moi j’ai 100 mètres carrés. Ça commence par là. Il y a une forme de jalousie, de frustration qui n’est jamais expliquée, qui n’est jamais prise en compte.

Et l’écolo, lui il se dit, tout ça là, c’est fini, il faut qu’on en prenne possession. Et ils en prennent possession politiquement, idéologiquement. Et ils vont petit à petit déposséder les ruraux de leurs propriétés privées. Voilà, c’est ce qu’ils font, c’est ce qu’ils veulent faire. Et cela concerne les chasseurs également qui suscitent la même forme de jalousie.

C’est bien dit dans le livre, ils veulent s’approprier les terres pour d’autres besoins que le besoin agricole.

Ça commence par l’artificialisation des sols, avec les routes, les voies rapides, les lotissements, mais il y a aussi l’appropriation nature-terrain de jeu. C’est-à-dire qu’on veut des parcours VTT, des parcours de rando, aller voir le loup et l’ours, donc ça c’est lié au ré-ensauvagement. Il y a une concurrence féroce entre ceux qui veulent s’approprier la nature et ceux qui l’ont déjà, les paysans. Et là, on confond souvent le terrain de loisirs avec l’outil de travail.

On le voit avec les rave party et tous ces « teuffeurs » qui arrivent comme ça, impunément, ils débarquent et puis ils mettent leurs tentes, leurs camions, leurs sonos, ils n’hésitent pas à passer sur des cultures, voire à les saccager délibérément. Si on allait dans leur salon et qu’on leur pète tout, qu’est-ce qu’ils diraient ces gens ? Ils ne seraient pas contents, je pense. La propriété privée, elle est quelque part inaliénable quand le chasseur passe sur une propriété agricole, c’est historiquement parce qu’il y a un accord entre la chasse et l’agriculture.

Les écologistes n’ont pas à s’occuper de l’agriculture. Mais je pense qu’on n’est qu’au début de ce problème-là. Si le législateur ne fait rien pour border cette question-là dans les années à venir, il va y avoir une usurpation des biens comme ça qui se fera impunément.

Je connais des agriculteurs dans les Pyrénées-Orientales qui avaient acheté des terres pour planter de la vigne et qui n’ont pas pu. Ils voyaient un gars qui se promenait depuis quelque temps avec un petit appareil photo et ils regardaient ils laissaient faire et puis un jour ils reçoivent une note qui leur interdit d’exploiter parce qu’il y avait une plante une espèce de trèfle je ne sais pas trop quoi une plante rare. Donc les agriculteurs en question n’ont pas pu exploiter labourer leur sol et ça a duré des années et puis au bout d’un moment ils ont fini par abandonner ils ont revendu les terres à la communauté de communes. On a le même cas ici en Lozère avec les prairies sensibles où les écologistes sont parvenus à bloquer 30 000 hectares de prairies, ça concerne environ 300 agriculteurs qui ne peuvent plus labourer. C’est une catastrophe car ici, il faut régulièrement retourner les sols pour que ça reste en prairie car sinon les genêts vont pousser partout et il n’y aura plus d’herbe. On leur interdit même de bouger les cailloux alors qu’ici le pierrage ça fait partie de la culture. Si on n’avait pas enlevé les pierres pour créer des prairies il n’y aurait jamais eu de pastoralisme.

Aujourd’hui, on ne peut même plus curer un ruisseau qui passe chez soi. Un de mes cousins a repris l’exploitation familiale. A l’époque, mon grand-père curait le ruisseau puis mon oncle l’a fait aussi mais un jour les gars de l’OFB sont arrivés et ont dit « non monsieur on arrête tout, c’est interdit ». Le ton est monté puis il y a eu des procès qui durent encore aujourd’hui.  Cela coûte des dizaines de milliers d’euros en avocats, en procédures pour un ruisseau qui a toujours été curé. Pourquoi ? Parce que la loi donne raison aux environnementalistes, ce qui veut dire qu’ils ont réussi à faire de l’entrisme dans les structures de l’état pour changer la loi en faveur de leur idéologie. Ils ont failli le réussir à nouveau avec la loi Duplomb en essayant de s’opposer à cette loi qui a pourtant été votée. Ils sont à permanence en train d’essayer de démonter tout ce qui peut aller dans le sens de l’agriculture conventionnelle. Au bout d’un moment il va y avoir un effet d’usure, on voit que l’agriculture se réduit on sent que les agressions arrivent de toutes parts, que ce soit des écologistes comme je disais tout à l’heure ou tout simplement parce qu’il n’y a pas de protectionnisme et que tout ce qu’on interdit ici c’est autorisé ailleurs donc à un moment donné il y a une perte de compétitivité.

Il y avait 10 millions d’agriculteurs au lendemain de la guerre il y en a 380 000 aujourd’hui. Si cela continue, il restera 50 000 paysans et la campagne se transformera en friches qui bruleront chaque été dans de grands incendies. Ce qui permettra aux écologistes de dire, « voyez les effets du réchauffement climatique ! » 

Les grands pays qui ont une volonté de puissance savent très bien que l’agriculture c’est un pilier important de la puissance on était le 2ème exportateur mondial de produits agricoles il y a 50 ans on est passé au 6ème ou 7ème rang. Comment expliquer que des gens sabotent un des piliers de la puissance de leur pays ?


  1. Le sacrifice paysan – Éditions Érick Bonnier ↩︎

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4 commentaires sur « Interview. Le sacrifice paysan de Jean-Paul Pelras »

  1. Dynamique comparable pour les travailleurs des secteurs de l’industrie (en beaucoup moins violent):

    Années 1950 : environ 6 millions d’ouvriers industriels (près de 1 actif sur 3).

    Années 1970 : le secteur industriel représente encore environ 40 % de l’emploi salarié.

    Années 1980-1990 : début des grandes vagues de désindustrialisation (automatisation, délocalisations, concurrence asiatique).

    Aujourd’hui (2020-2023) : environ 2,7 à 3 millions de salariés dans l’industrie manufacturière, soit environ 10 % de l’emploi total.

    De même que pour le monde agricole, la part de responsabilité de nos politiques est importante.

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