Le 21 janvier 1793 est une date charnière de notre histoire, Louis XVI monte sur l’échafaud pour y être guillotiné. Cette exécution ne fut pas qu’un épisode parmi d’autres de l’histoire de France ; elle met un terme à plus de huit siècles de monarchie capétienne.
Les juges qui ont condamné le monarque voulaient marquer ainsi la rupture définitive entre la royauté et la nation. Certains, tel Albert Camus, y voient une rupture encore plus importante1 ; avec cet acte, on s’est attaqué au roi, à la fois comme personne et comme figure2.
Souvenons-nous que ce monarque fut un chasseur passionné et authentique.
Louis XVI illustre parfaitement le lien bien connu entre les Bourbons et la chasse. Il hérita de ses ancêtres un monde tout entier dédié à cette passion : de nombreux équipages, un personnel abondant et diversifié, des chiens et des chevaux, des bâtiments et des forêts.
Depuis le Moyen-Âge, la chasse occupe une place importante à la cour de France. Qu’il s’agisse des laisser-courre à Compiègne, Fontainebleau ou Saint-Germain, de la fauconnerie (en particulier avec Louis XIII), des nombreux équipages royaux, tous les visiteurs et mémorialistes ont été impressionnés par l’éclat et l’importance accordée à la chasse par les rois de France.
Louis XVI fut un chasseur passionné qui accorda énormément de temps à cette activité. Les historiens s’accordent à dire qu’il effectuait de 150 à 200 parties de chasse chaque année, dont environ la moitié pour courir le cerf. Il s’adonna à ce plaisir bien avant d’être couronné. La gravure ci-dessous le représente à la chasse alors qu’il était encore « dauphin ».

A l’inverse de ses prédécesseurs, Louis XVI considérait la chasse comme une passion privée et l’utilisa peu comme instrument politique et d’affirmation de la grandeur de son règne. C’était un chasseur authentique et passionné, il s’y trouvait épanoui et jouissait là d’un moyen d’échapper aux contraintes de la vie de cour. Son entourage en parle ainsi, « Dans sa vie isolée et solitaire, la chasse fut sa seule ressource ; l’isolement qu’elle lui procure, la solitude des bois, tout dans cet exercice se trouvait en harmonie avec ses idées et l’état de son âme. » (Séguret, cité par Lacaze 2016)

L’intérêt de Louis XVI pour la chasse ne se limite pas à sa pratique, il fut un contributeur important à l’établissement de la fameuse Carte des chasses, qui rejoignait son autre grande passion, la géographie.


La Carte des chasses du roi décrit avec précision le relief, l’orographie et la nature des paysages. La durée de sa réalisation (quarante-quatre ans) résume son histoire compliquée. Elle est commandée par Louis XV, grand amateur de chasse. Elle est levée de 1764 à 1774 par des ingénieurs géographes du Dépôt de la guerre, sous la direction de Jean-Baptiste Berthier. La partie de la forêt de Rambouillet, jusqu’au méridien de l’Observatoire et à sa perpendiculaire, a été levée de 1767 à 1768. Elle fut étendue de 1769 à 1773 à la demande du roi vers la forêt de Saint-Germain et celle de Sénart en couvrant Paris et Vincennes. La carte gravée au 1/28 800 comportait cinq feuilles en 1769. Dès son avènement, Louis XVI ordonne la gravure des sept feuilles complémentaires mais les travaux sont arrêtés par la Convention en 1792. Ils seront repris sur l’ordre de Bonaparte en 1801 et achevés en 1807.
Louis XVI participa aussi à la rédaction du Traité de vénerie3 d’Yauville, dont des pans entiers se révèlent être de sa main.


Cette passion des rois pour la chasse nous a laissé un important héritage, c’est à cela que nous devons Versailles mais aussi Fontainebleau, Chambord, Marly, Blois, Compiègne…
Les forêts

La chasse à courre nécessite de vastes forêts pour que les animaux y trouvent refuge et pour y organiser les laisser-courre. Cette passion pour la chasse ne date pas des Bourbons, elle s’est transmise depuis les premiers rois francs et a façonné la géographie de certaines régions. Les forêts royales ont été l’objet de nombreuses attentions. Les monarques successifs ont affecté un personnel nombreux dédié à leur entretien et à leur administration. Ces forêts étaient aménagées et le roi y faisait de grands travaux pour construire routes et carrefours pour faciliter la chasse et le suivi de celle-ci par les invités et la cour.
Depuis leur sédentarisation à proximité de Paris, les souverains se sont constitué de véritables zones de plaisirs en Île-de-France. À Saint-Germain-en-Laye, Marly ou encore Fontainebleau, ils disposent ainsi de domaines pour conserver le gibier en abondance. Ces zones font l’objet d’importants aménagements, où tout est pensé pour la reproduction de la faune.
L’architecture
Le Roi entendait chasser dans tous ses domaines, il fallait pour cela qu’il puisse y loger mais aussi accueillir les invités, le personnel des équipages, les chiens, les chevaux… Cela a conduit à la construction de nombreux rendez-vous de chasse plus ou moins importants et plus ou moins fastueux qui comprenaient, chenils, écuries, maisons des gardes. Il suffit de se promener dans les grandes forêts de Fontainebleau, Rambouillet, Saint-Germain, Senlis ou Compiègne pour en voir les traces.

➟ Lire à ce sujet : Louis XIII, Versailles et la chasse
Les équipages de chasse
Le roi avait à sa disposition un grand nombre d’équipages en fonction de l’animal et de la façon dont il était chassé. Ces équipages vivaient un peu à l’écart de la cour et relevaient de différents officiers, dont certains étaient des personnages parmi les plus importants du royaume. C’est au XVIIIème siècle, à l’apogée de la Vénerie royale, que la cour a connu le plus grand nombre d’équipages. Parmi ces équipages, il faut distinguer ceux placés sous l’autorité du grand veneur de France, celui du daim, ceux du sanglier confiés au « capitaine des toiles de chasses, des tentes et pavillons du roi et équipage du sanglier », la Louveterie dirigée par le grand louvetier de France, la Grande Fauconnerie avec le grand fauconnier de France, et enfin des équipages dépendant de la Chambre : chiens couchants, Lévriers de Champagne, Levrettes de la Chambre, et Vols du Cabinet. Versailles, née de la chasse, était donc remplie d’équipages de chasse qui totalisaient plusieurs centaines de personnes, dont la moitié relevait de la Grande Vénerie, service le plus important par la taille comme par le prestige.
Des domaines qui ont bien souffert à la chute de la monarchie.
A la chute de la monarchie, tous ces domaines royaux ont été laissés à l’abandon et les forêts n’ont été vues que comme une source de bois. Le braconnage y fut tellement intense que le cerf a pratiquement disparu dans de nombreuses forêts françaises. Différentes tentatives pour organiser l’administration des Eaux et Forêts ne donnèrent pas de résultats probants ; les déprédations auxquelles les forêts furent soumises continuèrent et s’intensifièrent. Déjà bien éprouvées, elles furent encore plus mises à mal par l’administration qui ordonna des coupes extraordinaires, bouleversant ainsi les cycles forestiers que l’Ancien Régime avait, en général, respecté4. De surcroit, le loup n’étant plus chassé, se multiplia et devint un vrai problème pour les paysans et habitants des campagnes.
- « Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public d’un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de cette histoire et la désincarnation du Dieu Chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à l’histoire par les Rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. Il n’y a donc plus qu’une apparence de Dieu relégué dans le ciel des principes. » Albert Camus L’Homme révolté. ↩︎
- Les deux corps du roi – Ernst Kantorowicz. ↩︎
- Ce célèbre traité de vènerie du cerf du XVIIIème siècle a été rédigé par le premier veneur et commandant de la vènerie du roi. Il présente tous les aspects de la vènerie du cerf et l’organisation de la vènerie royale, avec les meutes et l’équipage. ↩︎
- Cette période sombre des forêts françaises a été étudiée par le Groupe d’histoire des forêts françaises du CNRS. ↩︎
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