
Billet d’humeur rédigé par Djamel Talha, journaliste cynégétique, remarquable connaisseur des armes et, en particulier, des armes fines. Il collabore régulièrement avec Armes de chasse, Chasses Internationales, Shooting sportsman et d’autres magazines.
L’important n’est pas si tu gagnes ou si tu perds, mais comment tu joues. Ce principe, mon père me l’a enseigné il y a longtemps. Je ne l’ai jamais vu mentionner dans aucune conversation sur les petits calibres.
Il y a quelques saisons, un ami m’invita à une battue de perdreaux gris dans l’Oise dans le village de Baron. Une bicoque charmante, des chasseurs que je ne connaissais pas pour la plupart, et, dès la mise en route, un homme qui se pencha sur mon fusil avec le regard de celui qui a quelque chose à dire.
— C’est un calibre 12 que vous avez là ?
Je confirmai.
— Moi je tire ces p’tites bêtes avec un 20. C’est plus sportif quand on tire avec un petit calibre.
Le ton n’était pas hostile. Il y avait même quelque chose de décontracté dans la façon dont il disait cela, comme une évidence que seul l’ignorance pouvait encore contester. Je remarquai qu’il fouillait dans une mallette. Il en sortit une boîte de cartouches. Un coup d’œil rapide : 20 magnum, 32 grammes.
Je glissai mes propres cartouches dans les poches de ma Barbour — des 24 grammes, en calibre 12 — et lui souhaitai une bonne journée. Ce n’était pas le moment d’avoir cette conversation. Mais j’ai fini par l’avoir. La voici.
Les petits calibres sont plus « sportifs. »
L’idée est simple, tenace, et traverserait presque inaperçue si elle n’était pas si répandue : les petits calibres sont plus sportifs. Le 28 serait plus noble que le 20, le 20 plus distingué que le 12, et le .410 représenterait l’aboutissement d’une certaine exigence éthique. J’ai vu des chasseurs portant un 28 se moquer d’autres ayant choisi un 20. J’ai croisé des aficionados du .410 qui regardaient le 12 comme un outil bon à racler la boue de leurs semelles.
Une partie de ces jugements relève de l’inexpérience. L’autre est plus intéressante : elle provient d’une fascination pour les codes britanniques de la chasse, reproduits avec le zèle du converti qui confond l’écrin avec le bijou. Adolphe d’Houdetot l’avait déjà noté en 1858, dans son Chasseur rustique : « En fait de chasse, nos Élégants ont tout pris à l’Angleterre. »
La vraie sportivité réside dans le respect des règle, des autres et du gibier ; elle passe avant le résultat.
Seulement, endosser le tweed ne suffit pas. La sportivité britannique ne tient pas à l’épaisseur du tissu. Elle tient à une conviction profonde que le respect des règles, des autres et du gibier passe avant le résultat. Que c’est la chasse plutôt que la prise qu’on cherche, pour paraphraser Pascal. Rien de tout cela n’a de rapport avec le calibre.
Voici ce que mon interlocuteur de Baron n’était probablement pas prêt à entendre : avec mon calibre 12 chargé à 24 grammes, je tirais une charge plus légère que lui avec son calibre 20 chargé à 32 grammes. La sportivité, dans cette équation, était de mon côté — si tant est qu’elle ait un sens.
Beaucoup de chasseurs sont persuadés qu’il existe une relation directe entre le calibre d’un fusil et le diamètre de sa gerbe. Que le 12 crée une gerbe considérable, meurtrière à des distances indues, là où le petit calibre exigerait une précision presque sportive. C’est faux.
À chokes égaux, les gerbes d’un 12 et d’un 28 seront à peu près identiques en termes d’écartement.
La gerbe du gros calibre peut être plus dense — elle comprend davantage de billes — mais son diamètre ne sera pas plus large. C’est ce que démontre n’importe quelle plaque de ciblage. C’est ce que refusent de croire la plupart des gens jusqu’à ce qu’on le leur montre.
Et voici l’ironie que j’ai le plus de mal à avaler : les mêmes partisans du petit calibre qui revendiquent la sportivité choisissent les charges les plus lourdes qu’ils puissent trouver. Du 32 grammes dans un 20, du 28 dans un calibre 16. Ce n’est pas anodin. Surdoser un calibre produit un résultat balistique médiocre : la gerbe se déforme, les plombs partent en désorbî1, les risques de blesser augmentent. Et un fusil de petit calibre surchargé peut générer un recul supérieur à celui d’un 12. Où et l’esprit sportif ?
Mon esprit sportif à moi réside dans la façon dont j’utilise mon arme — pas dans les chiffres gravés sur la bascule.
Dans le moment que je choisis pour tirer ou pas. Dans la distance. Dans ma décision d’attendre l’envol plutôt que de tirer au sol. Dans le fait que si je décide un tir, je veux qu’il soit le plus efficace possible. Je veux que l’oiseau tombe raide mort. Je ne veux pas blesser.
L’animal doit avoir toutes ses chances. Il a ses ailes et son habitat. J’ai mon fusil. Si nous avons tous les deux fait de notre mieux, le résultat du tir n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est que le tir était équitable.
Georges Benoît, garde-chasse qui servit pendant trente-cinq ans les plus grands fusils français de la fin du XIXe siècle, était catégorique sur ce point : « J’ai été convaincu que le volume et la puissance du calibre n’ont jamais contribué à établir la classe d’un tireur. »
Dans son livre Grandes Chasses, Grands Fusils, Benoît décrit Albert Ier de Monaco à la chasse — « un rude chasseur » qui ne quittait jamais une pièce blessée pour en chercher une autre, refusait le tir facile par souci de ne pas faire souffrir inutilement. Un jour, en forêt de Rambouillet, un sanglier passa à douze mètres, et le prince laissa filer, malgré les cris pressés de son garde-chasse, avec ce calme qu’on ne s’invente pas :
« Non, laissez filer. Pourquoi faire souffrir cette pauvre bête avec mes cartouches ? »
Benoît précise, comme si cela avait son importance — et ça l’a — que le prince tirait avec un Browning semi-automatique de calibre 12.
Je reconnais un cas légitime où le choix d’une arme peut être qualifié d’anti-sportif : quand on n’emploie pas une arme pour la tâche qu’elle est censée accomplir. Une arme doit avoir la capacité intrinsèque de produire une mort nette et rapide dans toutes les occasions raisonnables. Chasser les canards de fin de saison avec un .410 ou les faisans sauvages avec des cartouches dispersantes qui ne peuvent pas fournir l’énergie nécessaire à la distance où l’on tire — ça, oui, c’est de l’anti-sportivité. Pas parce que l’arme est petite. Parce qu’elle est inadaptée.
Les petits calibres sont des outils admirables. Agréables à porter, agréables à tirer, mais tout aussi exigeants que les gros — sinon davantage. Ils requièrent technique, confiance et une discipline rigoureuse dans le choix des cartouches. Leur attribuer une vertu morale que le 12 n’aurait pas est une fantaisie. Et une fantaisie qui, dans ses versions les plus poussées, nuit réellement au gibier.
Mon interlocuteur de Baron pensait tirer plus sportivement avec son 20 magnum 32 grammes. Je tirais, moi, des 24 grammes en calibre 12. Laquelle de ces deux décisions respectait davantage les perdreaux gris de l’Oise ?
Je lui laisse le soin de répondre.
- Un plomb qui part « en désorbi », c’est simplement un plomb qui ne suit plus sa trajectoire normale, droite. On peut dire plus simplement qu’il dévie, qu’il se disperse, qu’il part dans tous les sens ou qu’il s’égare. ↩︎
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