Selon certains biographes, William Shakespeare aurait été arrêté dans son jeune âge pour braconnage de cerfs sur les terres de Sir Thomas Lucy, un magistrat et homme politique anglais.

Selon cette célèbre rumeur (popularisée bien après sa mort par Nicholas Rowe en 1709), c’est ce délit qui aurait forcé le jeune dramaturge à fuir sa ville natale de Stratford-upon-Avon pour s’installer à Londres, lançant ainsi sa carrière théâtrale.

L’anecdote, rapportée pour la première fois par Richard Davies à la fin du XVIIe siècle, raconte que le jeune Shakespeare se serait livré au braconnage sur les terres de Sir Thomas Lucy qui était à l’époque réputé pour son engagement en faveur de la préservation du gibier (il avait même présenté un projet de loi au Parlement en 1585 à ce sujet). Le biographe de Shakespeare, Richard Davies, écrit : « Shakespeare avait la malchance de se faire souvent prendre en train de voler du gibier et des lapins, en particulier chez Sir Lucy, qui le faisait souvent fouetter et parfois emprisonner, et qui finit par le pousser à fuir son pays natal, ce qui contribua grandement à son ascension. » Heureusement pour le jeune homme, le Parlement anglais n’a adopté le Black Act qu’en 1723, bien après sa mort en 1616. Cette loi impitoyable punissait de pendaison le braconnage des cerfs dans les forêts royales et les parcs seigneuriaux.

L’histoire de Shakespeare braconnier est devenue populaire à l’époque victorienne, elle apparaît dans de nombreuses illustrations et peintures. En 1834, Walter Savage Landor publia Citation and Examination of William Shakespeare, présenté comme le compte rendu de l’interrogatoire de Shakespeare par Lucy. Ce dernier y est dépeint comme un personnage « prétentieux, nostalgique du bon vieux temps où chaque classe sociale savait rester à sa place. »

Toujours selon la rumeur, un vieil homme affirmait même se souvenir d’une ballade que le futur dramaturge aurait composée à propos de ce Thomas Lucy. Après avoir été puni pour braconnage, Shakespeare aurait voulu se venger de la seule manière qu’il connaissait et aurait alors écrit une ballade pour se moquer de Thomas Lucy : « Il se croit grand / Mais n’est qu’un âne dans sa condition ». Ces vers de peu de valeur n’ont pas connu la même célébrité que le reste de son oeuvre mais ils ont contribué à construire l’image de Shakespeare en jeune braconnier rebelle.

Lire à ce sujet : Le braconnier, homme libre ou bandit ?

Cette histoire est probablement fausse

L’absence totale de preuves. Il n’existe aucun document judiciaire, aucun registre et aucune trace d’une quelconque poursuite pour braconnage concernant Shakespeare à cette époque.

L’absence de parc à cerfs à Charlecote. Au moment des faits supposés (dans les années 1580), la famille Lucy ne possédait pas de parc à cerfs à Charlecote Park. Ce domaine n’a été clôturé et aménagé pour accueillir des cervidés qu’en 1615, soit bien après le départ de Shakespeare pour Londres et juste avant sa mort. Un certain Samuel Schoenbaum a toutefois fait remarquer que Lucy disposait d’un terrain qui aurait abrité des lapins, des lièvres, des faisans et d’autres oiseaux, ainsi que des animaux de plus grande taille, parmi lesquels auraient pu figurer des chevreuils.

Charlecote Park

Les sources sont très tardives. Cette rumeur n’apparaît qu’à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle (notamment sous la plume de Richard Davies vers 1688, puis dans la biographie de Nicholas Rowe en 1709), soit près d’un siècle après les faits prétendus.

D’où vient cette légende ?

Il s’agit certainement d’une sur-interprétation des pièces de Shakespeare. Il y a beaucoup de mystères autour de la vie du dramaturge ; on sait entre autres très peu de choses de sa jeunesse ; il a donc fallu combler ce vide. Certains de ses biographes se sont grandement nourris de l’œuvre même de l’auteur pour essayer de cerner le personnage. Dans la comédie Les Joyeuses Commères de Windsor, le personnage ridicule de Justice Shallow (le juge Nigaud) est une caricature évidente de Sir Thomas Lucy (Shakespeare est allé jusqu’à lui donner les mêmes armoiries). Celui-ci accuse le personnage de Falstaff d’avoir braconné ses cerfs. Il est possible que les biographes tardifs aient fait l’erreur de confondre la satire littéraire avec un élément autobiographique.

Les peintres s’emparent du sujet

William Shakespeare, surpris en train de braconner, est conduit devant Sir Thomas Lucy, de Charlecote Park (1881) de R. Heller.

William Shakespeare devant Sir Thomas Lucy pour avoir abattu un cerf par James Egan.

Le plus célèbre est Shakespeare before Sir Thomas Lucy (Shakespeare devant Sir Thomas Lucy), peint par l’artiste britannique Thomas Brooks.

Cette huile sur toile, aujourd’hui conservée par la Royal Shakespeare Company à Stratford-upon-Avon, met en scène tous les éléments de la légende :

  • Le jeune Shakespeare est représenté au centre de la pièce, capturé, dans une posture à la fois fière et confuse.
  • Le cerf mort qu’il a braconné gît sur le sol de la grande salle du manoir.
  • L’arbalète avec laquelle Shakespeare aurait abattu l’animal et qui lui a été confisquée est tenue par le garde-chasse.
  • Sur la droite, le riche propriétaire terrien et magistrat, Sir Thomas Lucy, est assis solennellement dans ses vêtements d’apparat, écoutant les gardes accuser le futur dramaturge.

Le sujet a même intéressé des peintres allemands dont Julius Friedrich Anton Schrader qui a réalisé en 1872 Le jeune Shakespeare devant le juge de paix, accusé de braconnage.

Les mystères autour de William Shakespeare sont nombreux. Le principal étant que beaucoup doutent qu’il soit l’auteur de l’œuvre monumentale qu’il nous a léguée. Selon eux, trop de choses plaident en sa défaveur. Ils se demandent comment un petit commerçant d’une obscure ville de province a pu enfanter une œuvre aussi riche, dans une langue aussi poétique, surtout à une époque où une immense majorité de la population était quasi illettrée. C’est pourquoi beaucoup penchent pour que ce soit un aristocrate qui en soit l’auteur, avançant à juste titre que la culture et l’éducation indispensables à la production d’une telle œuvre sont forcément l’apanage d’un homme de cour de haut vol. La controverse agite les milieux littéraires depuis plus d’un siècle. Laissons le mot de la fin à Alphonse Allais qui disait : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui. »


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