« Fidélité » est une œuvre1 émouvante peinte par Briton Rivière2 en 1869. Elle exprime avec une grande simplicité de moyens la profonde loyauté qui lie un chien et son maître, en l’occurence un jeune braconnier emprisonné attendant son jugement. Elle met aussi en relief un aspect de la vie sociale dans les campagnes anglaises du XIXème siècle.
La scène se déroule dans une pièce dépouillée, probablement une cellule, aux murs de pierre pâle et au sol jonché de brins de paille. Un jeune braconnier et son chien fidèle sont enfermés ensemble, dans l’attente du procès. Le garçon, vêtu d’habits rustiques et simples est assis voûté sur une chaise en bois. Son visage est enfoui dans une main, tandis que son autre bras, qui semble blessé est soutenu par une écharpe. Peut-être une blessure lors de son arrestation ? Bien que nous ne puissions pas voir son expression, la posture choisie par le peintre exprime honte, chagrin et désespoir.

Les scènes de braconnage étaient un sujet familier chez les artistes réalistes sociaux du milieu du XIXème siècle, qui mettaient souvent l’accent sur les conséquences humaines dramatiques des lois strictes sur la chasse, appliquées avec une grande sévérité. Ici, cependant, le peintre délaisse la critique sociale pour attirer notre attention sur la complicité profonde et attendrissante qui lie le chien à son maître.
À côté du garçon, le chien maigre au pelage gris, à la poitrine blanche et aux yeux sombres et implorants se blottit contre lui, le museau posé doucement contre son genou. Tout dans son attitude dénote une loyauté inébranlable. Dans ce moment d’isolement et d’accablement du jeune braconnier, l’animal refuse de l’abandonner et lui offre du réconfort.

Rivière, insuffle au chien des émotions profondément humaines. En effet, le visage du jeune homme étant caché, c’est le chien qui devient le centre de la composition. Son expression est rendue avec tant de tendresse et de compassion qu’elle oriente le spectateur dans son opinion. Nous sommes appelés par l’artiste a moins être scandalisés par le crime du garçon qu’émus par la fidélité de l’animal.
Des détails renforcent la gravité de la situation. Un graffiti à peine visible griffonné sur le mur, une potence rudimentaire avec un personnage pendu, suggère la sévérité du sort qui pourrait attendre le garçon, tandis que la fenêtre à barreaux souligne l’aspect dramatique de son emprisonnement.


Contexte historique
Le braconnage était sévèrement réprimé par la loi anglaise. En 1723, le Parlement anglais adopte une loi terrible, le Black Act, qui punit de pendaison le braconnage des cerfs dans les forêts royales et les parcs seigneuriaux. La peine de mort est bientôt étendue au simple fait de venir y ramasser du bois ou de la tourbe. Cette loi ne sera abrogée qu’un siècle plus tard, en 1827. Elle a été remplacée par des lois, certes moins sévères mais toujours très dures.
Les lois anglaises contre le braconnage au XIXème siècle s’inscrivent dans un contexte de fortes tensions sociales rurales. Les « Game Laws » (lois sur le gibier) protégeaient le droit exclusif des propriétaires terriens à chasser le gibier sur leurs terres. Le braconnage était perçu comme une atteinte à la propriété mais était parfois une pratique de survie pour les ouvriers agricoles pauvres.
Ces lois sur le gibier étaient héritées de celles du XVIIIème siècle, époque du « Bloody Code » (code sanglant) avec des peines très sévères, dont la peine de mort pour certains cas de braconnage (notamment via le Black Act de 1723, qui visait les braconniers chassant le cerf). Au XIXème siècle, les peines capitales pour braconnage disparaissent progressivement, remplacées par la déportation aux colonies (transportation), l’emprisonnement avec travaux forcés ou des amendes. Le braconnage restait très répandu, notamment la nuit, et provoquait parfois des affrontements violents entre braconniers et gardes-chasse.
Principales lois du XIXème siècle contre le braconnage
- Night Poaching Act 1828 :
Loi clé interdisant le braconnage de nuit. Elle punissait le fait d’entrer sur des terres (ouvertes ou clôturées) de nuit avec une arme, un filet ou un instrument pour prendre ou détruire du gibier ou des lapins.- Première infraction : jusqu’à 3 mois de prison avec travaux forcés + caution.
- Récidive : jusqu’à 6 mois.
- En groupe de 3 ou plus et armés : délit punissable de transportation jusqu’à 7 ou 14 ans, ou prison jusqu’à 2-3 ans.
Les propriétaires ou gardes pouvaient procéder à l’arrestation. Cette loi visait particulièrement les bandes organisées.
- Game Act 1831 :
Réforme importante qui modernise les lois sur le gibier. Elle :- Définit les saisons et jours de chasse de chasse pour protéger le gibier à plumes (faisans, perdrix).
- Introduit un système de licences (game certificates) obligatoires pour chasser légalement le gibier.
- Supprime l’ancienne qualification de propriété foncière qui limitait le droit de chasse aux propriétaires ; désormais, une licence suffit.
- Autorise la nomination de gardes-chasse.
Cette loi rend le commerce du gibier plus encadré et vise à réduire le braconnage. Elle reste la base de la protection du gibier en Angleterre et au Pays de Galles.
- Night Poaching Act 1844 :
Extension de la loi de 1828, notamment pour renforcer les mesures contre le braconnage nocturne sur les routes ou voies publiques. - Poaching Prevention Act 1862 :
Donne aux policiers de nouveaux pouvoirs : ils peuvent arrêter et fouiller toute personne suspectée de venir de réserves de gibier, ou fouiller les véhicules transportant du gibier illégalement.
Évolution et réformes
Les lois restent sévères tout au long du siècle, mais les critiques se multiplient : on accuse les Game Laws de favoriser les riches propriétaires et de criminaliser les pauvres. Des comités parlementaires débattent de la question. Le nombre de condamnations reste élevé (plusieurs milliers par an). En 1880, le Ground Game Act accorde aux fermiers le droit inaliénable de chasser les lapins et lièvres sur leurs terres (sans dépendre du propriétaire), ce qui réduit une source de conflits et aide à contrôler les nuisibles.
Le braconnage diminue progressivement à la fin du siècle grâce à une meilleure police, à l’urbanisation et à ces réformes partielles, mais il reste un phénomène culturel important dans la mémoire rurale anglaise (souvent romancé comme une forme de résistance populaire). Le braconnage n’était pas seulement une question de survie alimentaire ; il avait aussi une dimension symbolique en lien avec la perte des droits coutumiers et économique (vente illégale de gibier).
- Exposé à la galerie Lady Lever de Liverpool ↩︎
- Briton Rivière (1840 – 1920) est un peintre britannique qui a consacré une grande partie de son œuvre à la peinture animalière. ↩︎
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