Beaucoup de dirigeants communistes et soviétiques pratiquaient la chasse, ils aimaient se faire photographier dans les bois, carabine ou fusil à la main ou près d’un tableau de grand gibier. Ce fut aussi pour eux un moyen de diplomatie1 informelle très utile.

On voit ici la différence avec la gauche d’aujourd’hui. Celle-ci est ravagée par le wokisme et cherche des électeurs partout puisqu’elle ne fait plus recette au sein du prolétariat ou de ce qu’il en reste. Elle a donc adopté la réthorique anti-chasse venue des verts et des antispécistes pour essayer de séduire l’électeur bobo des grandes villes. Certains antispécistes considèrent d’ailleurs les animaux comme des « êtres exploités » et que la « convergence des luttes » doit conduire à les assimiler aux « masses laborieuses qu’il faut libérer de l’oppression capitaliste et patriarcale. »

Oublions ces délires et débutons la « séquence nostalgie ».

Les dirigeants soviétiques

Fidèles (probablement malgré eux) à une tradition remontant aux tsars de l’ancienne Russie, certains dirigeants soviétiques ont fait de la chasse un élément central de leur culture politique.

Lénine était passionné par la chasse qu’il a commencé à pratiquer lors de son exil en Sibérie à la fin des années 1890. Il chassait le petit gibier avec les paysans locaux et possédait un chien de chasse, un setter irlandais roux nommé Jenia. Une fois arrivé au pouvoir, il a continué ensuite à Gorki jusque dans ses dernières années, malgré plusieurs AVC.

Nikita Khrouchtchev fut un grand amateur de chasse et de pêche. C’est lui qui a initié  Brejnev à ce loisir. Il organisait des parties de chasse dans des territoires réservés à la nomenklatura comme Zavidovo2 au nord-ouest de Moscou ou en Crimée. La chasse était aussi un outil diplomatique ; le secrétaire général du PC invitait des dirigeants étrangers à des parties de chasse, principalement au grand gibier. Tito fut un de ceux qui est venu le plus souvent. C’est d’ailleurs lors d’un de ces évènements que s’est noué le complot pour le destituer en 1964. Il est possible que Bilal et Christin se soient inspirés de cet épisode pour leur bande dessinée « Partie de chasse » que je recommande vivement.

Leonid Brejnev fut le dirigeant soviétique le plus connu pour son attrait pour la chasse. Chasseur passionné pendant toute sa carrière, il allait surtout à Zavidovo, surnommé le « Camp David » soviétique. C’était une passion qui prit une place de plus en plus importante dans sa vie au point qu’il lui arrivait de négliger les devoirs de son poste de dirigeant. En 1973, à peine revenu d’un séjour en Inde, il appela son garde-chasse, Fedotov, pour le prévenir qu’il allait chasser le lendemain. En 1977, il demanda au directeur du KGB, Andropov, de raccourcir son discours pour l’anniversaire de la naissance de Felix Dzerjinski, le premier directeur de la Tchéka (ancêtre du KGB), pour qu’il puisse partir comme prévu à sa traditionnelle partie de chasse. Les exemples de ce type sont nombreux.

C’était aussi collectionneur d’armes, en particulier d’armes de luxe de chasse étrangères ; il était, entre autres, possesseur d’un Cosmi et d’un Holland & Holland. Il avait aussi des armes américaines. Sur une des photos ci-dessous, on le voit arborer à la ceinture un Colt plutôt surprenant dans le cadre d’une partie de chasse. Il s’agit probablement du Colt Single Action Army modèle 1872 qui lui fut offert par l’acteur américain Chuck Connors en 1973.

Brejnev avait la réputation d’être un excellent tireur mais aussi « un chasseur responsable », Il aurait déclaré à son garde-chasse « Une telle beauté ne doit pas être tuée » en parlant des cerfs Axis introduits dans la réserve de Davidovo. Certains disent néamoins qu’il était plus attiré par les agapes de fin de chasse et qu’il ne manquait pas d’emmener avec lui à Davidovo de jeunes et charmantes dames.

La chasse était pour Brejnev un rituel politique majeur : elle lui permettait de consolider ses réseaux, ce qui explique eut-être sa longévité politique. On raconte que Guennadi Voronov, chef du gouvernement de la république soviétique de Russie, habitué des parties de chasse de Khrouchtchev, fut invité en l’absence de ce dernier par Brejnev durant l’été 1964 à Zavidovo, pour se voir proposer de rejoindre le camp des conjurateurs qui cherchaient à évincer Khrouchtchev. La chasse fut aussi l’occasion pour certains cadres de l’URSS de s’attirer les bonnes grâces du chef suprême. C’est le cas par exemple du ministre de l’intérieur Chtchelokov qui offra un beau fusil de collection à Brejnev alors qu’il était visé par une enquête anticorruption du KGB. 

Brejnev a aussi utilisé la chasse pour mettre en place la « détente » entre l’Est et l’Ouest à l’époque de la guerre froide. Le secrétaire d’État Henry Kissinger a été le seul invité occidental à participer à une chasse à Zavidovo en 1973. Il était en visite en URSS pour préparer le sommet Nixon-Brejnev de juin 1973. Le secrétaire d’État américain a raconté cet épisode en détail dans ses mémoires et dans un article pour Time en 1982 (« À la chasse avec Brejnev »3).

Tito, autre dirigeant communiste, fut lui aussi un chasseur passionné.

La chasse faisait partie intégrante de son style de vie et servait aussi à la diplomatie. Il possédait plusieurs lodges de chasse à travers la Yougoslavie (notamment à Karađorđevo, Belje, Bugojno ou Donje Bare). C’était surtout un amateur de grand gibier.

Tito aimait communiquer sur cette passion et se faisait accompagner de photographes qui l’immortalisaient dans les bois, la carabine à la main ou auprès de tableaux de chasse impressionnants.

Il a aussi profité de ses visites d’État dans des pays amis en Afrique pour s’adonner au safari. C’était un des avantages d’être un des dirigeants des « non-alignés » qui comptaient beaucoup de pays d’Afrique… Il ramenait ses trophées africains et les exposait dans sa villa des îles Brijuni.

Lui aussi a beaucoup utilisé la chasse comme moyen de diplomatie informelle et a reçu de nombreux dirigeants et diplomates étrangers. Il a, entre autres, invité Khrouchtchev et Brejnev et lui-même s’est rendu plusieurs fois en URSS pour des visites diplomatiques qui se terminaient toujours par une chasse.

Tito a aussi souvent invité le dirigeant roumain Caucescu. Ils étaient tous deux passionnés par la chasse et une compétition s’est installée entre eux à propos de trophées. Mais Tito accusait Caucescu d’utiliser des méthodes peu éthiques (appâtage au pied de son mirador pour pouvoir tirer des animaux à coup sûr). Lors d’une chasse en commun, un incident a eu lieu lorsque Caucescu a tiré un sanglier qui arrivait droit sur Tito. Les deux tirent et le roumain revendique le tir mortel. Tito lui aurait alors répondu : « Dans ce cas, ta balle a dû entrer par le trou sous la queue du sanglier ! »

Notre Georges Marchais national était lui aussi chasseur.

Pour Marchais, la chasse était un des acquis de la révolution française et il ne manquait pas une occasion de rappeler son rôle dans le maintien des traditions locales mais aussi que c’était un loisir où la mixité sociale est de mise et qui réunit aussi bien les ouvriers que les « bourgeois ». Il semble qu’il n’ait pas profité de ses nombreux séjours à l’Est pour chasser mais on sait qu’il a plusieurs fois tiré le canard à Cuba en compagnie de Fidel Castro.

Yvan Levaï dans le Journal du dimanche du 9 janvier 1976 en parle ainsi : « Georges Marchais m’apparaît très à l’aise, très en forme, dans sa première conférence de presse de l’année. Il revient de Cuba où, me dit-il, il a « chassé, pêché, nagé en compagnie de Fidel Castro. » Avec son ami Fidel, il a fait huit livres de langoustes et de poissons caraïbes en quarante minutes. Et il a tué suffisamment de canards sauvages pour en « rapporter aux camarades du bureau politique ». Les canards cuisent à la cantine du parti, tandis que Marchais dénonce devant la presse  » la république des princes et des truands. »

Une autre différence avec la gauche d’aujourd’hui est que, pour Marchais, même la chasse à courre trouvait grâce à ses yeux, il a notamment déclaré :

« La chasse à courre dans certaines régions relève de la tradition et elle est le vecteur d’une certaine culture qui se perpétue depuis des centaines d’années. Elle fait l’objet de fêtes et de rassemblements populaires, et à ce titre dépasse la seule pratique de la chasse. En toute conscience, peut-on interdire cela ? »

Pour une fois que nous pouvons être d’accord avec un communiste…


  1. Sur la « diplomatie de la chasse », il faut lire les publications de l’ancien diplomate néerlandais Maxime Lejeune (Maxime van Hanswijck de Jonge), Chasse, pouvoir, diplomatie, Chaumont, Crépin-Leblond, 2005 et Pavillons de chasse de l’histoire, Aix-en-Provence, Gerfaut, 2007. Voir également Louis Garrido, Les Nemrods de la République : relations de pouvoirs et d’influence sur les élites lors des chasses présidentielles en France, de 1870 à 1995. Garrido mentionne l’organisation de chasses sous la présidence d’Armand Fallières en l’honneur des grands-ducs de Russie, à partir de 1882 qui pourraient avoir préparé la conclusion de l’alliance franco-russe.   ↩︎
  2. Le territoire de chasse de Davidovo a été créé en 1560 par le premier tsar de l’histoire russe, Ivan IV (mieux connu sous son surnom le Terrible).  ↩︎
  3. Hunting with Brezhnev – Time 15 mars 1982 ↩︎

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2 commentaires sur « Chasse et pouvoir dans les régimes communistes »

  1. Près de 8 français sur 10 sont des citadins déconnectés de la nature. Qu’ils s’occupent des déjections de leurs toutous, du guano des pigeons, des croquettes de leurs calamités de chats prédateurs, des rats de leurs égouts et poubelles. Ils n’ont aucun avis a donner sur la gestion de la faune, seuls ceux qui y vivent et en vivent ont leur mots à dire.

  2. À propos du dernier paragraphe de votre article (Georges Marchais) je me souviens avoir lu dans le journal
     » l’humanité  » dans la rubrique  » que faire ce weekend ?  » :Grande curée au flambeaux samedi soir au château de Cheverny !

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