Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un monde sans réseaux sociaux. La chasse ne fait pas exception à la règle et nous avons même des « influenceurs chasse ».  Nous sommes assaillis par les photos de ces derniers la carabine dernier cri à la main, serrant la main du guide et avec les publicités pour les « indispensables » gadgets et la meilleure tenue pour l’approche. Cette évolution nous donne l’occasion de nous poser quelques questions essentielles.

« Konrad Lorenz redoutait l’avènement d’une société dans laquelle “tous les hommes seraient amenés, par un “conditionnement” approprié commençant au berceau à vouloir tout ce que les irréprochables doctrines du système prescrivent”. Yves Christen1

Comment résister à ces incitations permanentes à la dépense pour ces équipements et ces gadgets ? Sommes-nous si malléables qu’il nous faille nous référer au succès d’une « star » des réseaux sociaux ? Avons-nous réellement besoin de ces influenceurs qui, comme leur nom l’indique, ne sont là que pour nous inciter à un comportement de mouton et de suiveur. Le terme anglais de follower pour désigner les gens qui sont abonnés à leurs comptes est explicite et devrait nous faire réfléchir.

Ces influenceurs chasse sont-ils réellement utiles ?

Quel que soit le moment de l’année nos réseaux sociaux sont inondés de publications vantant le matériel dernier cri, les tenues « indispensables » et les gadgets dont nous nous étions jusqu’alors passés.

Nous avons tous, à un moment ou un autre, failli céder à ces sirènes. Oui, cette nouvelle carabine carbone avec trou de pouce et silencieux m’a attiré l’oeil et, en plus, c’est la même que celle qu’utilise machin ou machine, star de Facebook et d’Instagram.

Heureusement, la lucidité est revenue et j’ai réalisé que ma Steyr Mannlicher2 avait beaucoup plus d’âme et de vécu que n’en n’auront jamais ces outils modernes, que les équipements dont je dispose déjà et les balades dans mes collines sont largement suffisants pour éprouver toute la joie et la plénitude que peut me procurer la chasse.

Attention, l’influenceur ne vend pas seulement un produit ou une opinion. Il veut aussi vendre un mode de vie. Il montre ce qu’il faut avoir, porter, manger, visiter, penser, admirer pour appartenir à un certain univers social. C’est l’illustration de la théorie du désir mimétique mise en lumière par René Girard3 : nous ne désirons pas seulement les objets pour eux-mêmes ; nous apprenons à les désirer en voyant quelqu’un d’autre les désirer.

Il est indispensable de se poser la question suivante : à partir de quel moment l’individu qui croit utiliser les réseaux sociaux commence-t-il à être utilisé par eux ? Les réseaux sociaux donnent l’impression d’une liberté extraordinaire : chacun peut parler, publier, commenter, choisir qui suivre et construire sa propre vision du monde. Mais cette liberté peut être trompeuse. Sommes-nous vraiment libres lorsque nous désirons ce que l’on nous a incité à désirer ?

Nous nous pensons libres parce que nous croyons être maîtres de nos désirs, mais nous ignorons souvent ce qui produit ces désirs. C’est la distinction que fait Spinoza entre le sentiment de liberté et la connaissance des causes qui nous déterminent.

Le mécanisme est particulièrement puissant parce que l’influenceur semble proche de nous : contrairement à une star inaccessible, il donne l’impression d’être un individu ordinaire qui a simplement « réussi ». Il devient donc plus facilement imitable.

Non seulement l’influenceur n’est pas utile mais il peut parfois arriver qu’il soit nuisible. J’en veux pour preuve cette publication dans laquelle l’un d’entre eux se félicitait de la légalisation de la shotkam, ce gadget qui fut, fort justement, interdit car jugé dangereux. En se réjouissant de cette évolution réglementaire, il ne pensait égoïstement qu’à la possibilité qui lui était ainsi offerte de capturer quelques vidéos pour alimenter ses réseaux sociaux sans se soucier le moins du monde des dérives et des dangers que cette caméra pouvait causer. Ne devrait-il pas utiliser sa « notoriété » pour promouvoir le respect de la sécurité à la chasse ?

Les réseaux sociaux consacrés à la chasse peuvent être vraiment divertissants et il m’arrive de prendre du temps pour les parcourir. Mais nous devons nous rappeler qu’il ne s’agit que d’une façade pour des activités commerciales nous incitant à dépenser et à ne concevoir la chasse que comme un élément parmi d’autres de la société de consommation. Le problème des réseaux sociaux n’est pas seulement qu’ils permettent à des individus d’influencer les autres, c’est qu’ils transforment progressivement l’attention, le désir, l’opinion et même l’identité en objets de marché. Or, la chasse est justement un moyen d’échapper à ce monde uniformisé, de rester libre dans une société qui ne souhaite que des esclaves dociles et consentants. En d’autres mots, la chasse nous permet d’être des rebelles, ce si beau mot qui fait rêver tout esprit libre.

« Deux qualités sont indispensables au Rebelle. Il refuse de se laisser prescrire sa loi par les pouvoirs, qu’ils usent de la propagande ou de la violence. Et il est décidé à se défendre. » – Ernst Jünger4

Nous sommes passés de l’autorité fondée sur le savoir à l’autorité fondée sur la visibilité. Est-ce vraiment un progrès ?

Ces « personnalités » de la chasse subventionnées par les marques, équipées de vêtements et de matériel représentant parfois la moitié d’un salaire annuel et qui chassent ou pêchent dans les meilleurs endroits du monde, ce n’est pas la réalité. Il est possible que certains soient des chasseurs ou des pêcheurs vraiment compétents qui ont fait leur chemin à force de travail et de connaissances accumulées mais est-ce le cas de beaucoup d’entre eux ?

Beaucoup seraient perdus sans un guide pour leur indiquer le cerf ou le beau brocard à tirer et auraient du mal à faire la différence entre une feuille de chêne et celle d’un orme.

N’oublions pas qu’il est plus facile jouer le rôle de l’expert que de l’être réellement. Cela permet de relativiser les conseils qu’ils donnent sur les réseaux sociaux.

Attraper un truite dans un étang empoissonné avec un guide ne fait pas de quelqu’un un expert de la pêche à la mouche. De même, tirer un daim dans un territoire clôturé ou un cerf à la thermique à partir d’une voiture ne fait pas de vous un expert de la faune sauvage et de la chasse à l’approche. Quelques photos enjolivées, quelques lignes bien écrites et une bonne dose d’auto-promotion peuvent certainement donner l’impression du contraire. La force de l’influenceur tient moins nécessairement à son savoir qu’à sa capacité à façonner une réalité , à capter l’attention et à susciter l’adhésion.

Dans une certaine mesure, les êtres humains sont naturellement programmés pour suivre. Nous voulons nous rapprocher des autres, ressentir un sentiment de parenté et appartenir à quelque chose de plus grand que nous. Bien que nous soyons tous capables de faire preuve d’esprit critique pour faire face aux circonstances de la vie, il est beaucoup plus facile de s’appuyer sur d’autres personnes qui semblent déjà avoir les réponses, et d’oublier à quel point une éducation à l’école des coups durs peut être précieuse.

La chasse n’a jamais été conçue pour être le spectacles de ces célébrités de pacotille.

La présence sur les réseaux sociaux de ces influenceurs a donné naissance à une nouvelle forme de pratique qui accorde beaucoup trop d’importance aux photos, aux messages, au paraître, au détriment des choses qui comptent vraiment, ce qui menace l’essence même de la chasse fondée sur l’héritage, la tradition et l’éthique.

Chez certains il y a un sentiment de pression à être le premier à poster des photos d’un animal ou d’un beau tir et à mettre en valeur le nouveau matériel avec des hashtags publicitaires. Parfois, on a l’impression que le succès n’est pas vraiment au rendez-vous tant que rien n’est rendu « officiel » sur Facebook ou Instagram pour que le monde entier puisse le voir.

Les réseaux sociaux consacrés à la chasse et à la pêche ne sont pas près de disparaître mais rappelez-vous qu’il est indispensable de garder votre libre arbitre, votre esprit critique et de ne pas devenir des moutons, des followers. C’est ici que la réflexion d’Hannah Arendt sur l’autonomie du jugement est particulièrement pertinente. Pour elle, penser implique notamment la capacité à prendre de la distance avec les opinions toutes faites et à exercer son propre jugement.

La présence des influenceurs sur les réseaux sociaux et le pouvoir qu’ils exercent permettent de se poser des questions à propos de la liberté, de la vérité, du désir, du conformisme et de la formation du jugement. Nous pouvons au moins les remercier pour l’occasion qu’ils nous donnent de réfléchir à ces sujets fondamentaux qui dépassent d’ailleurs le sujet de la chasse.


  1. Konrad Lorenz. Un biologiste au chevet de la civilisation – Yves Christen, éditions La Nouvelle Librairie, coll. Longue Mémoire, 2023 ↩︎
  2. Achetée sur les conseils de Joël Dorléac, excusez du peu… ↩︎
  3. René Girard (1923-2015) est un philosophe et anthropologue français, devenu l’un des penseurs français les plus influents du XXᵉ siècle, notamment aux États-Unis. Sa pensée est particulièrement intéressante pour comprendre l’influence, les phénomènes de foule et les réseaux sociaux. Il a élaboré la théorie du désir mimétique : nous ne désirons pas les choses de manière aussi autonome que nous le croyons. ↩︎
  4. Traité du rebelle ou le recours aux forêts (Der Waldgang)- Ernst Jünger, 1951, trad. Henri Plard, Christian Bourgois éditeur, 1995 ↩︎


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