La saga des fauconniers du Brabant raconte une autre histoire de l’Europe. Une Europe qui n’avait attendu ni Erasmus ni la technocratie bruxelloise pour circuler, échanger et transmettre ses savoirs. Ces hommes franchissaient les frontières, emportant avec eux leurs oiseaux, leurs techniques et les secrets de leur métier. Ils passaient d’une cour à l’autre, de la Flandre à la France ou au Portugal, partageant une même culture de la chasse et de la fauconnerie malgré les frontières, les rivalités et les guerres.
Au XVIIe siècle, les Pays-Bas se distinguent comme le grand carrefour européen de la capture et du dressage des rapaces. Bien que la fauconnerie perde globalement en popularité en Europe du fait de la généralisation des armes à feu, la tradition néerlandaise d’excellence cynégétique a exercé une influence importante dans toutes les cours royales1
Le rôle central de Valkenswaard
Ce village était la capitale de la capture. Situé sur les routes de migration des faucons pèlerins, le village de Valkenswaard devient le centre névralgique de la capture de rapaces sauvages en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il est devenu un vivier d‘experts internationaux. Les maîtres fauconniers de cette région du Brabant sont recherchés et employés par les plus grandes maisons et cours princières européennes pour diriger leurs équipages de chasse. La transmission du savoir se faisait au sein des familles locales qui se transmettent des techniques extrêmement sophistiquées d’affûtage (dressage) et fournissent des oiseaux hautement façonnés pour le « jeu des plumes » (vederspel).
La fin du XVIIIe siècle marque le déclin de cette pratique. L’usage croissant des armes à feu relègue progressivement la chasse au vol au second plan pour les pratiques aristocratiques de la chasse. Mais ce sont surtout les bouleversements révolutionnaires en France et en Europe occidentale qui marquent un coup d’arrêt pour cette activité avant que des passionnés ne fassent revivre cet art cynégétique à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle.
L’influence des fauconniers néerlandais dans les cours européennes
L’influence des fauconniers néerlandais (et particulièrement ceux de Valkenswaard) dans les cours étrangères au XVIIIe siècle est immense. Ils possédaient un quasi-monopole européen sur la capture, le dressage et le commerce des meilleurs oiseaux de proie.
Un monopole au service de la diplomatie européenne
Les rois et princes d’Europe considéraient la fauconnerie comme le symbole de la magnificence royale. Les fauconniers néerlandais, stratégiquement installés sur les routes de migration des faucons pèlerins, savaient intercepter les meilleurs spécimens sauvages et sont ainsi devenus les fournisseurs de l’élite aristocratique. Ils approvisionnaient directement les cours de France, de Grande-Bretagne, d’Allemagne et d’Autriche.
Ces rapaces étaient utilisés pour la chasse mais aussi comme cadeaux diplomatiques. Les souverains s’échangeaient ces oiseaux parfaitement dressés par les maîtres hollandais pour sceller des alliances ou afficher leur puissance politique.
À ce sujet, je conseille de lire Rulers and Raptors2 : Falcons in Courtly Europe,1600–1793 (Les rapaces et les grands de ce monde : les faucons dans les cours européennes) de Nadir Weber qui s’intéresse de manière approfondie à l’importance des animaux dans les cours européennes. Pour ceux qui seraient intéressés et qui lisent l’anglais, vous trouverez le premier chapitre de cet ouvrage en téléchargement en bas de cet article.
L’exemple de la cour du Portugal
L’impact des Néerlandais se matérialise de façon spectaculaire au Portugal sous le règne de Joseph Ier. En 1752, la couronne portugaise fait venir de Valkenswaard une douzaine de fauconniers néerlandais. Leur mission est de structurer la fauconnerie royale et d’enseigner leur art à la noblesse locale.
C’est grâce à cette forte influence hollandaise que fut édifiée la célèbre Fauconnerie Royale de Salvaterra de Magos (Falcoaria Real), un chef-d’œuvre architectural unique dans la péninsule Ibérique inspiré des installations du nord de l’Europe. Située à environ 60 kilomètres au nord-est de Lisbonne, elle fut édifiée au XVIIIe siècle sous l’impulsion de la couronne portugaise, elle incarne le sommet de l’influence technique des fauconniers néerlandais en Europe du Sud.
Le bâtiment a été spécifiquement conçu pour s’adapter aux exigences de l’art de la chasse au vol. Les plans et l’agencement intérieur ont été directement inspirés par les grandes fauconneries d’Europe du Nord, sous les conseils des maîtres fauconniers venus de Valkenswaard en 1752. Le complexe comprenait des pièces spécialisées pour le soin des oiseaux, des zones d’entraînement à l’abri des regards, des perchoirs extérieurs abrités des vents chauds et des logements pour les fauconniers.
Cette fauconnerie royale est devenue le cœur du divertissement de la cour portugaise. Salvaterra de Magos était la résidence d’hiver et le pavillon de chasse favori de la famille royale portugaise. La fauconnerie n’était qu’une partie d’un immense domaine qui comprenait un palais royal, des jardins et même un opéra. Le roi et sa cour s’y rendaient depuis Lisbonne dans de superbes barges remontant le Tage. Les plaines fertiles et les forêts de pins environnantes permettaient de pratiquer la chasse au vol (en particulier lièvres et hérons) sans avoir à parcourir de grandes distances.
Le départ de la famille royale portugaise vers le Brésil pour fuir les invasions napoléoniennes et l’instabilité politique provoquent la fin de cette institution en 1821. En 1828, un incendie ravage le palais royal. Seules la chapelle royale et la fauconnerie ont survécu aux flammes.
Et en France ?
Louis XIII, le roi fauconnier. Louis XIII fut probablement le plus grand roi fauconnier de la monarchie française. La documentation sur sa fauconnerie est exceptionnellement abondante. Le traité de fauconnerie de l’époque précise que les oiseaux de chasse étaient importés de toute l’Europe et mentionne notamment des oiseaux provenant de Flandre, de Norvège, d’Allemagne et de Suisse. Mais les personnes qui étaient chargées de ces oiseaux étaient françaises3. Ce n’est qu’avec son successeur que l’on verra les premiers fauconniers hollandais arriver.
➠ Lire à ce sujet : Louis XIII, Versailles et la chasse
C’est avec Louis XIV que s’installe la « filière flamande » en France. À partir de 1670 environ, Louis XIV installe la Fauconnerie du Cabinet du Roi à Montainville, près de Versailles. Les sources historiques locales sont très explicites : « L’art de la Fauconnerie est aux mains des Flamands d’Anvers. » Elles précisent même qu’ils viennent notamment d’Arendonck et de Valkenswaard, qu’ils font venir les oiseaux de Scandinavie et de Russie, et que plusieurs familles flamandes s’installent à Montainville4.

Louis XIV avec une compagnie de fauconniers. (Adam Frans van der Meulen – 1669)
Louis XV nomme François Cornoedus fauconnier du Cabinet du roi. François Cornoedus est mentionné en 1755 comme « fauconnier du Cabinet du roi ». Les recherches généalogiques et historiques sur Montainville indiquent qu’un Henri Cornoedus, officier de la Fauconnerie du vol du Cabinet du Roi, était « Flamand né à Valkenswaard ». Le nom de François Cornoedus apparaît encore dans les pensions royales de 1785 comme ancien fauconnier du vol du Cabinet du Roi.
Louis XVI emploie lui aussi un fauconnier de Valkenswaard. Son parcours est remarquablement documenté par l’étude universitaire déja citée plus haut consacrée aux fauconniers des cours européennes5. Frans van den Heuvel est né à Valkenswaard en 1776, il commence comme garçon-fauconnier à la cour du landgrave de Hesse-Kassel, il arrive en France en 1785. Il entre au service de la Fauconnerie du Cabinet de Louis XVI et quitte la France lorsque la fauconnerie royale disparaît avec la révolution. Il rejoint ensuite l’Angleterre et retourne finalement aux Pays-Bas.

Les fauconniers à la cour royale de France, 1553-1792. Ce graphique présente le nombre de personnes ayant servi au sein des trois fauconneries de la cour royale française de 1553 à 1792. Il illustre l’essor de la fauconnerie vers 1600 et son déclin à la fin du XVIIIe siècle.
Les fauconniers hollandais au cœur des pouvoirs européens
Au-delà de la simple vente d’oiseaux, les experts néerlandais s’expatriaient pour de longues périodes. Recrutés comme Maîtres fauconniers ou intendants, ils géraient les infrastructures de chasse des monarques étrangers. Ce statut leur imposait une grande mobilité internationale mais leur offrait en contrepartie d’incroyables perspectives de carrière au sein des cours européennes.
Au XVIIIe siècle, la vie d’un maître fauconnier néerlandais originaire de la région de Valkenswaard (Brabant) pouvait être un parcours incroyable pour l’époque : celui d’un artisan hautement qualifié qui quitte sa condition modeste pour devenir un spécialiste international courtisé par les grands de ce monde. L’exemple le plus illustre de cette trajectoire est incarné par des figures issues de grandes dynasties de fauconniers de Valkenswaard, à l’image des familles Van den Heuvel, Botteram ou Mollen. À travers leurs destins, on peut reconstituer le parcours de vie type de ces maîtres fauconniers.
1. La jeunesse dans le Brabant : l’apprentissage. Tout commence dans les landes de la Kempen, autour de Valkenswaard. Dès l’enfance, le futur maître fauconnier apprend les secrets du métier.
- Le piégeage d’automne : d’octobre à décembre, il participe à la capture des faucons pèlerins sauvages lors de leur migration. Il manie la hutte de capture, un système complexe utilisant une pie-grièche pour attirer les rapaces6.
- L’affaitage initial : C’est à Valkenswaard qu’il apprend l’art de l’affaitage, ce processus par lequel on dresse et apprivoise un rapace pour le rendre propre à la chasse au vol. Par exemple, l’habituer au chaperon (le masque de cuir) et le nourrir au poing.
2. L’exode vers les cours royales. Une fois son expertise reconnue, le jeune fauconnier ne reste pas aux Pays-Bas. Il est recruté par des agents royaux étrangers. Pour ces hommes, ce voyage de plusieurs semaines à travers l’Europe est un dépaysement total. Ils emportent avec eux leurs outils de cuir, leurs cages de transport (les cadres) et des dizaines de faucons pèlerins fraîchement dressés. Nous verrons un peu plus loin comment se déroulaient ces voyages.
3. La vie à la cour, entre privilèges et exigences. À l’étranger, la vie du fauconnier change radicalement, il obtient un statut social d’exception. Bien que roturiers, ils reçoivent des salaires élevés payés par la Couronne, des logements de fonction au sein même des complexes royaux et des uniformes d’apparat aux couleurs du roi. Lors des chasses officielles, le maître fauconnier chevauche aux côtés du Roi et de la haute noblesse. C’est lui qui retire le chaperon du faucon et donne le signal de l’envol sous les yeux de la cour mais une seule erreur (un faucon qui s’enfuit ou refuse de rabattre le gibier) peut ruiner sa réputation. Ils deviennent ainsi des professeurs pour la noblesse. Par exemple, à Salvaterra de Magos, les néerlandais créent une véritable école, transmettant la technique de leur art aux pages et aux jeunes aristocrates portugais
4. La fin de vie, intégration ou retour au pays. La vie de ces expatriés pouvait se terminer de deux manières. Certains fauconniers néerlandais ont passé le reste de leur existence à l’étranger. Ils se mariaient sur place, francisaient ou portugalisaient leurs noms, et leurs enfants reprenaient parfois les charges de la fauconnerie royale. D’autres, fortune faite grâce aux pensions royales, retournaient finir leurs jours à Valkenswaard. Ils y achetaient des terres et transmettaient leurs économies à la génération suivante, alimentant la légende de ce village de paysans devenus compagnons des rois.
Comment étaient transportés ces rapaces à travers l’Europe ?
Transporter des oiseaux de proie sauvages et fragiles sur des milliers de kilomètres à travers l’Europe du XVIIIe siècle en calèche ou à pied, sans routes goudronnées, représentait un immense défi logistique. Les maîtres fauconniers de Valkenswaard avaient mis au point une méthode parfaitement rodée, reposant sur une psychologie animale fine et un équipement ultra-spécifique. Le transport reposait sur trois piliers fondamentaux.
1. Le « Cadre » (ou Cadge en anglais). Pour transporter plusieurs oiseaux simultanément, les fauconniers n’utilisaient pas des cages individuelles fermées, qui auraient brisé les précieuses plumes des ailes lors des secousses. Ils utilisaient un cadre de transport. Il s’agissait d’un grand rectangle en bois léger, rembourré de tissu ou de cuir sur sa partie supérieure pour offrir une assise confortable aux serres des oiseaux. Le fauconnier (appelé le cadger) se plaçait au centre du rectangle. Le cadre était suspendu à ses épaules par des sangles de cuir, entourant sa taille. Les faucons étaient alignés côte à côte sur les rebords du cadre, attachés par leurs jets (liens en cuir à leurs pattes). Un seul homme pouvait ainsi transporter quatre à six faucons pèlerins à pied ou à cheval.


2. Le chaperon : l’arme contre le stress. Le pire ennemi du rapace en voyage est la peur. Un oiseau paniqué se débat, se brise les plumes (ce qui le rend inapte au vol) ou peut mourir d’un arrêt cardiaque. Il fallait donc les faire voyager dans l’obscurité totale. Dès leur capture, les faucons étaient coiffés d’un chaperon, un petit masque en cuir rigide épousant la forme de leur tête et leur couvrant les yeux. Pendant le voyage cela produisait un effet léthargique propice au calme de l’oiseau. Plongé dans le noir, le système nerveux du faucon s’apaise instantanément. L’oiseau devient immobile et indifférent aux bruits de la route, aux aboiements des chiens ou aux mouvements de la calèche. Les fauconniers hollandais étaient d’ailleurs réputés pour la perfection de leurs chaperons en cuir cousus main.

On distingue bien sur cette peinture de Christoffel Pierson (1660) un chaperon rouge posé sur la cage.
3. La logistique des longs voyages. Pour rallier les Pays-Bas au Portugal ou à la cour de Vienne, le voyage durait plusieurs semaines. Il s’organisait selon un protocole strict.
- Un rythme nocturne : les fauconniers voyageaient autant que possible à la fraîcheur du matin ou de la nuit pour éviter que les oiseaux ne souffrent de la chaleur.
- Des haltes forcées : chaque soir, dans les auberges d’étape, les oiseaux étaient descendus du cadre. Les fauconniers leur retiraient leur chaperon dans une pièce sombre pour leur donner à manger (de la viande fraîche, indispensable à leur survie) et les faire boire, avant de les rendormir pour le lendemain.
- En cas de voyage en mer : pour les trajets vers l’Angleterre ou le Portugal, les cadres étaient solidement arrimés à l’intérieur des navires, dans les cales les plus stables pour limiter le mal de mer des oiseaux, auquel les rapaces sont très sensibles.

L’histoire de ces fauconniers nous en dit bien plus sur la civilisation européenne que bien des thèses savantes. Nos ancêtres ont lentement, patiemment, amoureusement créé une civilisation, un patrimoine, un art de vivre qui ont rayonné dans le monde entier pendant des siècles. Soyons-en fiers et faisons-le prospérer !
« Tout est venu de l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout. […]
La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue, — et quoique la richesse du sol n’y soit pas extraordinaire, — elle domine le tableau. Par quel miracle ? — Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignés à l’Europe. » Paul Valéry7
« Nous entendons par unités brillantes, les rencontres, les unissons qui donnent à la civilisation européenne, sur le plan de la culture, du goût et de l’esprit, une unité fraternelle, comme si elle était envahie par une seule et même lumière. » Fernand Braudel8
« Je sens peser sur mes épaules misérables le poids démesuré du plus glorieux des héritages. À moi, qui ne suis rien et qui n’apporte rien, la civilisation fait un cadeau gigantesque : le patrimoine de l’Europe. Il est fait de trésors et de souvenirs. » Jean de Brem9
- A Brief History of Falconry ↩︎
- L’ouvrage *Rulers and Raptors* souligne que les études animales nous offrent un nouvel éclairage sur la société de cour au début de l’époque moderne. En s’intéressant de près aux parcours de vie de ces oiseaux, *Rulers and Raptors* met également en lumière un vaste réseau d’acteurs, notamment les chasseurs d’oiseaux ruraux, les marchands d’animaux bourgeois et les fauconniers nobles à la cour qui ont rendu possibles cet art cynégétique. L’ouvrage montre ainsi à la fois comment les souverains européens du début de l’époque moderne considéraient les rapaces comme un symbole clé de leur pouvoir. ↩︎
- Les sources citent Charles d’Albert de Luynes, Jérôme du Buisson, Alexandre du Buisson, Honoré d’Albert de Cadenet. ↩︎
- LA FAUCONNERIE DU ROY: le royaume enchanté des Fauconniers ↩︎
- Rulers and Raptors: Falcons in Courtly Europe, 1600–1793 ↩︎
- Les oiseleurs dressaient une pie-grièche ou une espèce proche du genre Lanius, à jouer le rôle d’un leurre particulièrement visible. Lorsqu’un rapace approchait, l’oiseleur faisait s’agiter la pie-grièche derrière un filet. Le rapace, attiré par ce petit oiseau qui semblait s’enfuir, fondait sur lui et se retrouvait pris dans le filet. La pie-grièche était dressée à effectuer une sorte de « danse » : elle était placée sur un bâton et conditionnée à battre brusquement des ailes lorsque le bâton était déplacé. Les oiseleurs pouvaient même lui masquer partiellement les yeux afin qu’elle ne soit pas effrayée par l’arrivée du rapace. Cette technique est toujours utilisée dans le Caucase, en Géorgie, en particulier. Trapping and hunting of migratory raptors in Western Georgia. ↩︎
- La crise de l’esprit, éditions NRF, 1919 ↩︎
- Grammaire des civilisations, 1963, éditions Flammarion, coll. Champs Histoire, 2013 ↩︎
- Le testament d’un Européen, éditions de La Table Ronde, 1964 ↩︎
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