Gustave Courbet fut-il un peintre de chasse ? La question mérite d’être posée, tant la chasse occupe une place importante dans son œuvre.

Gustave Courbet (1819-1877) fut l’une des figures les plus complexes et novatrices de son temps. Dans les années 1850, il s’impose comme le chantre du réalisme, l’un des pionniers de la peinture moderne et l’un des précurseurs de l’impressionnisme.

Chez Courbet, la nature n’est jamais seulement un décor ou prétexte. Elle est un milieu dans lequel les animaux vivent, se déplacent et se cachent. Elle est aussi le paysage du chasseur : celui qui suit une trace, devine une présence, aperçoit un chevreuil entre deux arbres ou découvre, au détour d’un chemin, la silhouette d’un cerf. C’est peut-être là que réside l’une des singularités de Courbet : avoir fait entrer dans la grande peinture non pas une nature rêvée, mais une nature vécue. Une nature où l’homme, l’animal, la forêt et la chasse appartiennent au même monde.

Courbet n’est pas seulement l’auteur de quelques scènes cynégétiques célèbres. Il est lui-même un chasseur expérimenté et, selon le Musée Courbet d’Ornans, il a réalisé plus de cent trente tableaux évoquant la chasse, les chasseurs ou le gibier. La chasse est même décrite par le Musée d’Orsay comme l’une de ses occupations favorites. L’exposition de 2013 au musée Courbet Les Chasses de Monsieur Courbet 1 avait pour objectif de montrer son rapport à cette pratique et à l’animal.

À partir de 1857, Courbet commence à consacrer une part importante de sa peinture à cet univers. Cerfs, chevreuils, chiens, chasseurs et braconniers apparaissent alors régulièrement dans ses toiles. Courbet connait bien le monde de la chasse et le vocabulaire cynégétique. Cela transparaît jusque dans les titres de ses oeuvres et dans ses sujets choisis : Le Cerf à l’eau, Le Chevreuil chassé aux écoutes, Les Braconniers dans la neige, Le Rut du printemps. Combat de cerfs ou encore L’Hallali du cerf ne sont donc pas juste des incursions artistiques, ils sont nourris par une expérience personnelle de la chasse.

Mais Courbet n’est pas pour autant un simple peintre cynégétique. C’est même là que réside toute son originalité. À une époque où la peinture de chasse cherche souvent à restituer avec précision une scène dans laquelle le chasseur peut reconnaître sa propre expérience, Courbet prend des libertés avec la réalité. Il observe, il chasse puis réinvente. Dans Le Rut du printemps, par exemple, il affirme avoir vu les combats de cerfs qu’il représente en Allemagne. Pourtant, la scène est placée dans un paysage franc-comtois où les cerfs ne vivaient pas à cette époque et la saison représentée ne correspond pas à celle du rut.

Le peintre ne s’intéresse pas vraiment au chasseur qui poursuit l’animal. Il s’intéresse plus à l’animal lui-même : à sa force, sa peur, son épuisement, son immobilité ou sa solitude.

La chasse est donc chez Courbet à la fois une expérience vécue et une matière poétique. Chez Courbet, le cerf et le chevreuil peuvent être chassés mais ils peuvent aussi simplement être regardés. Et c’est précisément dans cet espace, entre le chasseur et l’animal, entre la poursuite et l’observation, que se trouve l’une des originalités les plus profondes de sa peinture. C’est aussi ce qui fait de lui un vrai chasseur et pas simplement un tireur.

Courbet est aussi le peintre d’un monde rural dont il connaît intimement les paysages, les hommes et les usages. Né à Ornans, en Franche-Comté, il reste profondément attaché à cette terre du Jura qui nourrit son œuvre. La forêt, les rivières, les saisons et la faune sauvage deviennent pour lui autant de sujets d’observation et de peinture. Et, dans cet univers, la chasse occupe une place importante.

Les chevreuils et les cerfs de Gustave Courbet

C’est Courbet qui inaugure en France le genre du paysage de neige, jusqu’alors peu pratiqué en France, mais qui sera par la suite un sujet privilégié de la génération impressionniste. Monet, Renoir, Whistler, mais aussi Pissarro, Sisley, Caillebotte et même Gauguin s’y essaieront.

Après ses années parisiennes, Courbet revient régulièrement vers sa région natale. À partir des années 1860, il multiplie les paysages jurassiens et les scènes de chasse, faisant entrer dans la peinture une nature moins idéalisée, plus sauvage, plus physique. Ses animaux ne sont pas de simples figures décoratives ajoutées à un paysage : ils en sont les habitants.

Le cerf tient une place particulière dans cette œuvre. Courbet peint pour la première fois un cervidé dans la neige en 1856, avec Cerf courant dans la neige. Quelques années plus tard, il réalise Scène de chasse sous la neige, en 1864, aujourd’hui exposée au Musée de la chasse et de la nature.

Avec L’Hallali du cerf, peint en 1867, la chasse devient cette fois le sujet même du tableau. La toile, monumentale (355 × 505 cm) montre l’instant qui suit la poursuite et la mise à mort du cerf. Conservée aujourd’hui au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, elle témoigne de l’importance que Courbet accorde à cet univers cynégétique. Une photographie le montre d’ailleurs devant cette œuvre, pinceau à la main.

Chez Courbet, la chasse n’est cependant pas seulement l’action de poursuivre et de tuer un animal. Elle est aussi un rapport particulier au territoire et à la nature. Le peintre connaît la forêt, ses reliefs, ses saisons et les animaux qui la peuplent. Il regarde le gibier comme un élément vivant du paysage, qu’il peut observer, représenter et parfois confronter à l’homme.

Cette attention se retrouve dans ses représentations des chevreuils. Durant l’hiver 1866, Courbet peint plusieurs scènes consacrées à ces animaux.

Avec Deux chevreuils au repos dans la neige, il abandonne la chasse pour saisir l’animal dans un moment d’immobilité. Deux chevreuils reposent dans un vallon de la vallée d’Ornans, presque fondus dans le paysage blanc. Le spectateur les découvre comme pourrait les découvrir un chasseur à l’affût : à distance, silencieux, avant même que les animaux aient conscience d’une présence humaine.

Deux chevreuils au repos dans la neige

Cette proximité entre observation de la nature et regard du chasseur est caractéristique de l’univers de Courbet. Les animaux qu’il représente appartiennent à un territoire précis, à une saison, à un paysage réel.

La Remise des chevreuils en hiver, également daté de 1866 et aujourd’hui exposé au musée des Beaux-Arts de Lyon, témoigne du même intérêt. Le titre lui-même renvoie au vocabulaire de la chasse : la « remise » désigne le lieu où le gibier vient se réfugier et se tenir à couvert. Le chevreuil n’est donc pas seulement représenté comme un animal pittoresque dans un paysage enneigé ; il est inscrit dans un territoire et dans une connaissance concrète de son comportement.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je conseille cet excellent et savant article de Kerstin Thomas – La mise en scène du sauvage : Gustave Courbet et la chasse – disponible ici en téléchargement. L’auteur conclue ainsi : « Dans la chasse s’interpénètrent donc non seulement l’épreuve intime et l’événement extérieur mais, en observant de près, de l’expérience vécue, Courbet montre les multiples maillages de l’individu et de la société. »


  1. Les chasses de monsieur Courbet ↩︎

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