Le double discours de l’État à propos du loup n’est plus à démontrer. D’un côté, on assure que tout doit mis en oeuvre pour limiter la prédation sur les troupeaux, on cherche à rassurer les éleveurs et de l’autre on fait tout pour limiter les possibilités de tirs de régulation. Un décret1 paru le 24 août donne donne au préfet coordonnateur le pouvoir de suspendre ces tirs même si le plafond de 21% n’est pas atteint.
Une contradiction flagrante qui pose la question de l’influence des défenseurs du loup au sein des instances consultatives.
Le décret du 24 août donne au préfet coordonnateur un pouvoir inédit de freinage. Celui-ci peut désormais suspendre, à tout moment et jusqu’à la fin de l’année, les tirs de défense et de prélèvement dans les territoires qu’il désigne, en fonction notamment du nombre de loups déjà abattus et de la priorité donnée aux territoires confrontés aux dommages les plus importants. La réforme instaure ainsi un véritable pouvoir de modulation territoriale du prélèvement.
Voici l’article 1 de ce décret : « Par dérogation aux dispositions des articles 2, 66 et 69 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 susvisé, il (le préfet coordonnateur du plan national d’actions sur le loup – NDLR) peut suspendre, par arrêté, pour une période qu’il précise pouvant aller jusqu’à la fin de l’année civile en cours, sur les territoires qu’il détermine, les tirs de défense et les tirs de prélèvement autorisés par les préfets de département ou déclarés auprès d’eux. Les décisions des préfets de département relatives aux opérations de tir des lieutenants de louveterie et des agents de l’Office français de la biodiversité peuvent être soumises à son accord préalable. »
C’est bien une possibilité de limiter les tirs de régulation et même de les limiter territorialement et temporellement. Le point essentiel est dans l’article 4 de l’arrêté du 23 février 20262 : la suspension doit permettre de réserver les tirs aux territoires où la prévention ou la diminution de dommages importants aux troupeaux est prioritaire, en tenant compte notamment du nombre de loups déjà abattus.
Le préfet coordonnateur peut désormais suspendre un tir même si le plafond national n’est pas atteint. C’est expressément prévu par l’article 4 de l’arrêté du 23 février 2026. Cela signifie que le plafond national n’est plus le seul instrument permettant de limiter les tirs.
D’un côté, le système facilite les tirs en permettant, dans certaines situations, une simple déclaration mais parallèlement, le préfet coordonnateur récupère la possibilité de « fermer le robinet » lorsqu’il estime que les prélèvements deviennent trop importants ou doivent être concentrés ailleurs. Le décret dit explicitement qu’il peut suspendre les tirs « sans contrainte calendaire ou atteinte du plafond de tir. »
La genèse de cette mesure.
La possibilité de suspendre les tirs n’a pas été ajoutée subrepticement en août 2026. Elle apparaît déjà dans le projet d’arrêté soumis à consultation publique le 27 novembre 2025. Il faut noter que l’arrêté du 23 février 2026 est signé conjointement par la ministre de l’Agriculture et la ministre de la Transition écologique.
C’est là que nous voyons intervenir le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) qui a rendu un avis défavorable à l’unanimité des 21 votants au projet d’arrêté. Il estimait que le projet facilitait trop rapidement l’accès aux tirs létaux. Ce conseil dépend du ministère de l’écologie ; ses membres sont nommés par arrêté du ministre chargé de la protection de la nature. Il comprend 10 représentants de la protection de la nature, 10 scientifiques et 10 représentants du monde agricole.
Ce qui est extrêmement intéressant et révélateur, c’est que l’avis du CNPN ne se limite pas à une critique juridique du dispositif, il porte un jugement politique explicite. Le CNPN critique clairement le fait que la stratégie envisagée vise « à ralentir, voire empêcher la croissance de la population de loups » et il affirme que le nouveau dispositif pourrait traduire une volonté de « limiter, ou même de réduire la population de loups. » Il s’y oppose et demande au ministère de revoir sa stratégie. Autrement dit, les 21 votants ne se sont pas contentés de dire que certaines dispositions sont juridiquement fragiles, ils ont également contesté l’orientation générale de la politique française du loup.
Des militants pro-loups au sein du CNPN
Voici quelques uns des membres de ce CNPN qui est chargé de guider les avis du gouvernement.
Martine Bigan, vice-présidente du CNPN et rapporteure principale, son domaine officiel est « l’interactions entre activités humaines et biodiversité, biologie de la conservation ». Son cas est le plus édifiant. En 2015, elle était administratrice de l’association FERUS. Dans un éditorial3 publié par FERUS, elle critiquait explicitement la généralisation des tirs de loups et estimait que ceux-ci ne réduisaient pas les dégâts aux troupeaux. En 2002, lors de la commission d’enquête parlementaire sur le loup, elle expliquait que son travail consistait à assurer la « conservation, voire la restauration » de la faune sauvage. Elle défendait bec et ongle la théorie controversée du retour naturel.
Loïc Marion est un professeur/chercheur en écologie, spécialiste notamment des interactions entre activités humaines et biodiversité ; il est président du CNPN mais aussi membre du conseil scientifique de la LPO qui est farouchement opposée aux tirs de régulation : « Les tirs de prélèvement s’apparentent à une chasse au loup, […] ils n’améliorent en rien la situation des éleveurs. »4
Véronique Luddeni, vétérinaire installée dans le Mercantour, elle est impliquée depuis des années dans la « coexistence » avec les grands prédateurs. On ne compte plus ses interventions consacrées au loup. Ses prises de position publiques contre l’augmentation des tirs sont très explicites. Dans une publication LinkedIn consacrée à la décision européenne de réduire le niveau de protection du loup, elle écrit : « Si tuer plus de loups […] sera la solution à l’élevage Européen… ALORS IL PENSE FAUX & FOU. » Dans une autre publication elle déclare : « Le loup n’est pas seulement un prédateur. C’est aussi un régulateur écologique et un révélateur de notre capacité à penser le vivant dans toute sa complexité. » Lors une interview publiée par la Chaire bien-être animal de VetAgro Sup en juin 2026, elle affirme que « le loup régule les populations d’ongulés sauvages ; participe à l’équilibre des écosystèmes et constitue un « indicateur de bon fonctionnement écologique ».

Le ministère de l’Écologie, otage des militants ?
Ceci met en lumière le fonctionnement opaque du ministère de l’Écologie : jusqu’où les militants et les défenseurs autoproclamés de la « bonne » écologie ont-ils investi les coulisses de la décision publique ? Lorsque ceux qui rédigent, orientent et valident les mesures sont les mêmes qui militent depuis des années pour les politiques qu’ils contribuent à imposer, une question s’impose : où s’arrête l’expertise, où commence le militantisme, et où finit la neutralité administrative ?
Décidément, ce ministère ne cesse de repousser les limites de la confusion des genres. Après des années de nominations complaisantes et de circuits décisionnels opaques, une évidence s’impose : la maison est-elle encore un ministère républicain ou la succursale parisienne de quelques ONG bien-pensantes ?
➠ Lire à ce sujet : La gestion des grands prédateurs confiée à un chamane sous champignons hallucinogènes.
Et surtout : où sont les contre-pouvoirs ? Où est la voix des élus de terrain, des professionnels contraints d’appliquer ces décisions, et des populations qui en subissent les conséquences concrètes, parfois dramatiques ?
Le problème n’est pas qu’un fonctionnaire ou un expert ait des convictions. Le vrai scandale, c’est que ces convictions puissent se substituer au débat contradictoire, à l’expertise pluraliste et au contrôle démocratique. Dès lors qu’il s’agit de prendre des décisions qui bouleversent la vie économique, sociale et territoriale, la loi exige normalement transparence, impartialité et prévention des conflits d’intérêts. Or, dans les faits, qui contrôle réellement que les convictions militantes ne deviennent pas la norme administrative ?
La frontière entre engagement personnel et intérêt général s’efface dangereusement. Et pendant ce temps, ceux qui devront appliquer ces mesures, agriculteurs, industriels, collectivités, citoyens sont relégués au rang de simples exécutants, sans pouvoir réel de contestation ni d’arbitrage.
Une démocratie environnementale à sens unique
Ce qui se joue ici dépasse largement le cas du loup : c’est tout le modèle de la « démocratie environnementale » qui est en cause. D’un côté, nous avons des réseaux militants structurés, rodés aux procédures, omniprésents dans les commissions et les cabinets ; de l’autre, des acteurs de terrain, des élus locaux, des professionnels, souvent démunis face à une machine administrative verrouillée par les militants.
La question n’est plus seulement technique ou juridique, elle est politique : qui décide réellement de l’avenir écologique de la France ? Des experts indépendants et pluralistes, ou un cénacle de militants auto-sélectionnés, à l’abri de tout véritable débat contradictoire ? Qui gouverne réellement la politique écologique de la France ? Un État impartial et pluraliste, ou une nébuleuse militante qui a fait de l’administration son nouveau champ de bataille ?
Tant que cette confusion des genres persistera, tant que les convictions militantes pourront nous dicter des normes administratives sans débat public, la défiance envers le ministère de l’Écologie ne fera que croître.
- Décret n° 2026-815 du 24 août 2026 modifiant le décret n° 2018-786 du 12 septembre 2018 relatif à certaines attributions du préfet coordonnateur du plan national d’actions sur le loup ↩︎
- https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000053557232/2026-02-25?utm_source=chatgpt.com ↩︎
- Protection des grands prédateurs : une bataille permanente ? ↩︎
- LPO – Nos propositions pour le prochain Plan Loup du gouvernement ↩︎
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