L’Albanie vient d’annoncer le retour d’une chasse légale et encadrée1 (il faut saluer ici l’excellent travail du CIC et de la FACE pour parvenir à ce résultat). Ce pays qui avait adopté un moratoire complet sur la chasse en 2014 a offert aux observateurs un cas d’école presque parfait : face au déclin de la faune sauvage, le gouvernement a choisi la solution la plus simple (voire simpliste) et la plus radicale, interdire totalement la chasse sur tout le territoire et cela s’est soldé par un échec.

Plusieurs années plus tard, le constat est amer : les structures de surveillance se sont effondrées, le braconnage n’a pas disparu et la situation de la faune sauvage ne s’est pas améliorée, bien au contraire. L’interdiction n’a pas sauvé la faune. Elle a surtout tué la chasse légale et la gestion de terrain.

Une chasse strictement contrôlée pendant la période communiste

Sous le régime d’Enver Hoxha (1944-1991), la chasse n’était pas interdite. Elle était strictement encadrée et réservée à certaines catégories : membres de l’élite du Parti, cadres administratifs et forestiers, certains ouvriers et paysans méritants, ainsi que des invités des pays socialistes. Les armes étaient soumises à autorisation et les structures cynégétiques étaient rattachées à l’État. Les seuls chasseurs étrangers invités venaient d’autres pays communistes

On chassait sanglier, lièvre, perdrix bartavelle, caille, pigeon ramier, canards. Dans les zones montagneuses, on pouvait aussi trouver des chamois des Balkans. La chasse servait à la fois de loisir encadré, d’outil de gestion des populations (notamment des espèces nuisibles) et de source de revenus (exportation de peaux). Le régime dictatorial d’Enver Hoxha avait organisé cela de manière très encadrée. Personne. ne se serait risqué à braconner à l’époque tant l’État était répressif.

L’isolement extrême de l’Albanie avait empêché le développement d’un tourisme cynégétique international, contrairement à la Roumanie ou à la Yougoslavie. Mais le système avait l’avantage de bien contrôler la faune, les biotopes et le peu de chasse qui était pratiqué.

L’ouverture des années 1990-2000 : l‘anarchie

Après la chute du communisme en 1991, l’Albanie s’est rapidement ouverte au marché mais de manière complètement anarchique. Des opérateurs privés ont commencé à proposer des séjours de chasse aux Européens de l’Ouest, séduits par la proximité, les prix attractifs et une faune intéressante. Sanglier, lièvre, bécasse, cailles et canards sont rapidement devenus les espèces phares. Malheureusement, cela s’est passé comme le reste de la libéralisation de l’économie de ce pays. Aucun contrôle, corruption endémique, confusion totale entre économie saine et trafics mafieux…

Cette ouverture s’est faite sans mettre en place un système de transition solide. Les structures de contrôle se sont affaiblies, aucun organisme de suivi de la faune sauvage, pas de collecte de données scientifiques. De plus, la prolifération des armes après les troubles des années 1990 (notamment la crise de 1997) a aggravé la situation. Le braconnage s’est développé rapidement, en particulier sur les oiseaux migrateurs du couloir adriatique. De nombreuses ONG ont alors alerté sur des prélèvements excessifs dans les zones humides côtières.

Le moratoire de 2014 : l’interdiction comme seule réponse

Face aux critiques internationales et aux signalements de déclin (oiseaux migrateurs, lièvres, perdrix, gibier d’eau), le gouvernement albanais a opté pour le moratoire national de 2014. La chasse a été interdite2 sur tout le territoire pendant plusieurs années, avec pour objectif officiel de permettre le rétablissement des populations3.

La mesure a été évidemment soutenue, voire initiée par des ONG environnementales (Birdlife en particulier). Le gouvernement albanais cherchait à tout prix à redorer l’image de son pays ternie par les trafics de drogue, d’êtres humains, d’organes et autres joyeusetés du même genre. Les négociations avec l’UE avaient débuté ; il fallait donner des gages de politiquement correct aux observateurs occidentaux pour faire oublier que cet État était un état mafieux. Il était plus facile d’interdire la chasse que de lutter contre la corruption endémique et l’emprise des clans mafieux.

Elle a bien entendu été très mal accueillie par les chasseurs albanais, qui y ont vu une punition collective infligée aux acteurs légaux plutôt qu’une réponse ciblée contre le braconnage.

Les effets concrets et néfastes de l’interdiction

Loin d’apporter une amélioration spectaculaire, le moratoire a produit plusieurs effets pervers bien documentés4. Avec le recul, il paraît réducteur d’expliquer le moratoire uniquement par une raréfaction du gibier. Les travaux disponibles suggèrent plutôt une combinaison de trois phénomènes : un déclin réel de plusieurs populations animales ; un braconnage massif devenu difficile à contrôler après les bouleversements des années 1990 ; une forte pression internationale liée aux engagements environnementaux européens de l’Albanie.

Les oiseaux migrateurs de la côte adriatique

Dans les lagunes et zones humides (comme la lagune de Narta), les prélèvements illégaux se sont poursuivis faute de surveillance efficace. L’absence de quotas, de comptages fiables et de police de la chasse a transformé ces zones en zones de non droit. L’interdiction n’a pas arrêté les tirs illégaux ; elle a simplement retiré les chasseurs légaux qui entretenaient ce biotope et qui pouvaient signaler les abus.

Le lièvre européen

Dans plusieurs régions rurales, les populations de lièvres avaient déjà fortement diminué dans les années 1990 et 2000. Après le moratoire, le suivi s’est encore dégradé. Sans estimations d’effectifs, sans plans de gestion et sans présence de chasseurs locaux motivés, il est devenu impossible de suivre et de corriger la tendance.

Les zones humides et les territoires ruraux

Sous le communisme, la gestion des territoires était extrêmement centralisée. Après 1991, et encore plus après 2014, un vide institutionnel (manière polie de décrire une situation anarchique dans laquelle l’État n’a plus aucune autorité) s’est installé dans certaines régions montagneuses et côtières. Surveillance inexistante, infrastructures de suivi disparues, moyens des gardes forestiers limités, aucune distinction claire entre espèces chassables et protégée : les prélèvements illégaux se sont aggravés dans certains secteurs.

La disparition des gardes et des associations locales

Dans les autres pays européens, les fédérations de chasse et les chasseurs locaux jouent un rôle essentiel : signalement des infractions, suivi des populations, entretien des habitats. En Albanie, ces structures étaient déjà fragiles. Le moratoire les a encore affaiblies. Dans de nombreuses zones montagneuses, plus personne n’assurait réellement la surveillance du terrain.

L’exemple le plus frappant reste la crise de 1997 : l’effondrement des systèmes financiers pyramidaux a provoqué un pillage massif des arsenaux militaires. Des centaines de milliers d’armes ont circulé. Cette prolifération a durablement fragilisé la sécurité et la capacité de contrôle des espaces ruraux. Les problèmes de gestion de la faune observés dans les années 2000 trouvent en grande partie leur origine dans cette période de désorganisation. Aucun garde forestier ne se risquait à aller contrôler des gens surarmés.

Le paradoxe albanais : interdire la chasse a affaibli la surveillance

En supprimant la chasse légale, l’État a retiré du terrain les seuls acteurs qui avaient un intérêt direct à protéger le gibier et à signaler les abus. Le résultat a été inverse à l’objectif affiché : moins de présence humaine organisée, moins de signalements, et un braconnage qui s’est poursuivi sans opposition.

L’interdiction s’est révélée plus simple politiquement que la mise en place d’un vrai système de contrôle (gardes formés, données scientifiques, sanctions effectives, collaboration avec les chasseurs légaux). Mais cette facilité a eu un coût : affaiblissement du contrôle des territoires ruraux et perte d’un outil précieux de gouvernance.

La leçon : la chasse légale et bien gérée protège mieux que l’interdiction

Le cas albanais démontre clairement que l’interdiction généralisée n’est pas une solution. Elle pénalise les chasseurs honnêtes, affaiblit la présence humaine sur le terrain, et prive l’État d’alliés naturels dans la lutte contre le braconnage.

Une chasse légale, encadrée par des quotas, des plans de gestion, des données scientifiques et des fédérations actives, constitue au contraire un outil de surveillance et de gestion du territoire bien plus efficace. Les chasseurs présents sur le terrain sont souvent les premiers à constater les problèmes et à les signaler.

L’Albanie l’a appris à ses dépens : en choisissant l’interdiction plutôt que la gestion, le pays a fragilisé à la fois la faune et les communautés rurales qui en dépendent.

L’expérience albanaise est aujourd’hui la référence négative dans les Balkans. Elle montre que la protection durable de la faune ne passe pas par l’interdiction, mais par la reconstruction d’un système crédible de gouvernance où la chasse légale a toute sa place.

Un chercheur d’une université allemande, s’est penché sur l’efficacité réelle de ce moratoire et a écrit un rapport : EuroNatur : « Assessing the effectiveness of the hunting ban in Albania » (Daniel Ruppert, 2018). Il est consultable avec le lien en bas de page5. Ce rapport est l’une des évaluations les plus détaillées et nuancées disponibles sur le sujet. Il est souvent cité car il combine travail de terrain et analyse institutionnelle.

En voici un résumé.

Objectif principal du rapport : Évaluer l’efficacité réelle du moratoire sur le terrain, son application, son impact sur la faune et les progrès vers la mise en place d’un système cynégétique durable.

Contexte et objectifs. Le moratoire a été adopté en janvier 2014 et est entré en vigueur en mars 2014 pour une durée initiale de deux ans. Il a ensuite été prolongé. C’était la première interdiction totale et nationale de la chasse en Albanie. Il visait à enrayer le déclin sévère de la faune causé par

  • la chasse illégale et incontrôlée après la chute du communisme ;
  • la perte d’habitats ;
  • la prolifération massive d’armes illégales suite à la crise de 1997.

La décision a été fortement influencée par la pression internationale (article de Jonathan Franzen dans National Geographic en 2013 et rapports BirdLife sur le massacre d’oiseaux migrateurs en Méditerranée, avec environ 265 000 oiseaux tués illégalement en Albanie selon BirdLife 2015-2016).

Méthodes utilisées :

  • Observations directes de traces de chasse illégale (cartouches, coups de feu, pièges),
  • Pièges photographiques,
  • Entretiens informels avec des habitants, anciens chasseurs locaux et gardes,
  • Entretiens avec des experts (ministère de l’Environnement, ONG comme PPNEA, fédération de chasseurs FKSHGJK),
  • Analyse de données de suivi (notamment les comptages d’oiseaux d’eau IWC),

Effets positifs observés :

  • Réduction nette de la pression de chasse (évidemment puisque la chasse légale est interdite; NDLR) dans les zones protégées bien gérées (ex. : Divjaka-Karavasta est passé d’un haut lieu de braconnage à une zone plus calme).
  • Augmentation des observations de faune dans certains parcs (animaux moins craintifs).
  • Hausse de certains comptages d’oiseaux (ex. : Lac de Shkodra).
  • Disparition du tourisme cynégétique étranger.
  • Amélioration du suivi dans les aires protégées grâce aux ONG et aux gardes.

Limites et effets négatifs majeurs :

  • Le moratoire a été largement inefficace dans les zones reculées ou non protégées (qui représentent la grande majorité du territoire).
  • Seuls les chasseurs légaux ont respecté l’interdiction. Le braconnage illégal s’est poursuivi, souvent avec des armes militaires et des méthodes non sélectives (pièges en grand nombre).
  • Exemple concret à Nikaj-Mertur : les pièges photographiques ont filmé des chasseurs avec chiens, de nombreux pièges ont été comptés, et des habitants ont déclaré que « la majorité des braconniers continuaient comme avant ».
  • Manque de moyens : effectifs insuffisants de gardes, manque d’équipement, de formation et de financement. Corruption et changements politiques fréquents ont aggravé le problème.
  • Aucun système de chasse durable et fonctionnel n’a été mis en place (base de données, quotas, plans de gestion, etc.).

Conclusion du rapport. Le moratoire a produit des résultats mitigés :

  • Efficace là où les moyens de contrôle étaient présents (autant dire presque nulle part compte tenu de l’état de l’Albanie. NDLR),
  • Globalement insuffisant ailleurs en raison du manque d’application et de gouvernance.

La prolongation de l’interdiction a même eu un effet négatif sur les relations entre les différentes parties prenantes (chasseurs, conservationnistes, autorités), car le gouvernement n’a pas réussi à mettre en place un système cynégétique viable.

Recommandations principales :

  • Renforcer considérablement les capacités des services de gardes (effectifs, formation, équipement),
  • Améliorer le suivi de la faune sur l’ensemble du territoire,
  • Impliquer les chasseurs légaux, les communautés locales et les gouvernements locaux dans l’élaboration des politiques,
  • Mettre en place un contrôle réel des armes,

Le résumé du résumé :

Le rapport montre que l’interdiction seule ne suffit pas. Là où l’État (ou les ONG) avait les moyens de contrôler, les effets positifs étaient visibles. Partout ailleurs, le braconnage a continué et les chasseurs légaux ont été les principaux perdants. Le moratoire a acheté du temps, mais n’a pas résolu le problème fondamental de gouvernance et de moyens sur le terrain.


  1. Albania Moves Towards a New Chapter for Sustainable Hunting and Wildlife Management – FACE
    Albania Moves Towards a New Chapter for Sustainable Hunting and Wildlife Management – CIC ↩︎
  2. Albania hunting ban takes aim at depopulation ↩︎
  3. https://www.nationalgeographic.com/animals/article/140210-birds-albania-hunting-ban-migration-franzen ↩︎
  4. Continuous violation of the Hunting Moratorium in Albania ↩︎
  5. Assessing the effectiveness of the hunting ban in Albania ↩︎

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