Tocsin vient de publier un remarquable reportage à propos du quotidien d’un éleveur confronté au loup. Pendant environ quarante cinq minutes, la journaliste Axelle Le Gal de Kerangal nous plonge dans le quotidien de Sylvain Rigeade, éleveur de moutons installé dans les Baronnies.
Il s’agit du premier reportage qui aborde l’ensemble des problématiques de l’élevage confronté à la présence du loup. La prédation, bien sûr mais comme le dit l’éleveur, ce n’est qu’un aspect d’une réalité bien plus vaste, les surcoûts (non indemnisés), la surcharge de travail que cela cause à un éleveur, le stress et la peur de retrouver le troupeau éparpillé, des bêtes agonisantes et d’autres disparues. Pour Sylvain Rigeade, le loup c’est « travailler plus pour gagner moins. »
Jusqu’à présent les médias se sont plus intéressés aux défenseurs du prédateur qui ont pratiquement table ouverte dans toute la presse grâce à des journalistes complaisants, voire complices. Et quand ces médias daignent s’intéresser aux éleveurs qui sont en première ligne, c’est suite à une attaque et à la prédation d’un troupeau. Il ne s’agit pas pour eux d’informer mais de surfer et de capitaliser sur l’émotion le titre accrocheur qui fera des vues et des clics.
Ils donnent ainsi pleinement raison à Alexandre Soljenitsyne qui écrivait dans Le déclin du courage, « La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie mentale du XXe siècle. Aller au cœur des problèmes lui est contre-indiqué, cela n’est pas dans sa nature, elle ne retient que les formules à sensation. » Oscar Wilde allait encore plus loin et écrivait « Le journalisme justifie son existence par le grand principe darwinien de la survivance du plus vulgaire. »
Heureusement, certains médias et certains journalistes prennent encore le temps d’aller au coeur des problèmes ; c’est le cas dans ce reportage de Tocsin qui donne la parole à un éleveur et lui laisse le temps de s’exprimer.
Ici pas de journaliste arrogant qui coupe la parole ou qui indique par une mimique condescendante le peu de considération qu’il a pour un éleveur des Baronnies. Non, au contraire, la journaliste est à l’écoute et redonne ainsi ses lettres de noblesse à ce métier. Accorder quarante cinq minutes à un éleveur est une marque de respect de la personne interviewée et du sujet abordé. Et le sujet est important ; comment concilier la présence du loup avec la nécessaire protection des troupeaux de ceux qui nourrissent les français. Il en va de l’autonomie alimentaire de notre pays et de la considération que l’on doit avoir pour cette profession qui travaille dur pour gagner peu. Le ton est juste, pas de sensationnalisme vulgaire, pas de pathos déplacé, juste du concret, du réel. Le titre – Le quotidien d’un éleveur face au loup – reflète d’ailleurs très bien l’angle journalistique choisi.
Le pari est gagné et la journaliste a réussi à nous intéresser, à laisser s’exprimer l’éleveur, à aborder tous les problèmes sans que le temps nous paraisse long. Henri Amouroux1 disait « On peut très bien raconter des choses sérieuses de façon vivante, intéressante. » C’est le cas dans ce reportage.
- Henri Amouroux (1920 – 2007) est un journaliste, écrivain et historien français, membre de l’Institut de France et président du prix Albert-Londres pendant 21 ans. ↩︎
En savoir plus sur Chroniques cynégétiques
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
