À une même époque (XVIIe siècle), dans deux régions géographiquement proches, la représentation de la chasse en peinture est fondamentalement différente. Comment expliquer ces divergences et que nous révèlent-elles ?
La différence de représentation de la chasse entre les peintres hollandais protestants et les peintres flamands catholiques aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles peut s’expliquer par bien des facteurs. Le contexte religieux semble toutefois prépondérant, puisqu’il a influé sur les structures sociales, les commanditaires et les conceptions de la nature. Peut-on alors dire que la religion a joué un rôle prépondérant dans l’émergence de ces deux écoles de peinture ?
Un contexte politique et religieux différent
À partir de la fin du XVIᵉ siècle, les anciens Pays-Bas se divisent en deux régions très différentes, tant sur le plan religieux que politique :

- les Provinces-Unies, au nord, majoritairement protestantes et notamment calvinistes, qui deviennent une république indépendante ;
- les Pays-Bas méridionaux, au sud, correspondant en grande partie à la Flandre actuelle, qui restent sous la domination des Habsbourg catholiques.
La séparation des Pays-Bas entre nord protestant et sud catholique influence profondément l’art par l’intermédiaire des transformations sociales engendrées par ces différences religieuses. Le statut des commanditaires, la place de l’aristocratie, le développement des élites urbaines et le rapport aux images religieuses vont ainsi contribuer à faire évoluer différemment les sujets représentés.
En Flandre catholique, la chasse comme manifestation de puissance politique et sociale
Dans les Pays-Bas catholiques, la cour des Habsbourg demeure influente, l’aristocratie conserve son prestige et les privilèges cynégétiques restent fortement valorisés. La chasse est traditionnellement considérée comme un marqueur de l’aristocratie. Les grandes scènes de chasse flamandes reflètent donc un ordre social que le contexte protestant hollandais tend davantage à affaiblir.
Dans la peinture flamande du XVIIᵉ siècle, la chasse est ainsi souvent associée à l’aristocratie, au prestige social et à la domination de l’homme sur la nature. On y retrouve donc une symbolique religieuse et morale héritée de la pensée catholique. Les vastes scènes de chasse au cerf, au sanglier ou au lion sont spectaculaires, pleines de mouvement et parfois de fureur.
Chez Frans Snyders ou Paul de Vos, les animaux s’affrontent dans des compositions particulièrement dynamiques. Certains tableaux montrent une abondance de gibier qui peut également évoquer la richesse et le rang du commanditaire. Avec Rubens, la chasse devient même une démonstration héroïque, comparable aux sujets mythologiques ou historiques.







Rubens
La chasse n’est donc pas seulement un sujet : elle participe à une représentation plus générale du pouvoir, du courage et de la magnificence.
En Hollande protestante, une approche plus bourgeoise et réaliste
Dans les Provinces-Unies protestantes, l’absence d’une grande cour aristocratique modifie profondément le marché de l’art. Les élites urbaines dominent désormais. Le marché de l’art dépend moins des commandes des grands aristocrates et des institutions religieuses. Les principaux acheteurs sont des marchands, des notables urbains et des membres des classes moyennes aisées.
La Hollande du XVIIᵉ siècle fait ainsi du quotidien, du paysage, de la maison, du commerce et de la nature observée des sujets centraux de la peinture. Cette transformation est si profonde que des historiens de l’art ont parlé d’un « art de décrire« , opposé à la grande tradition narrative héritée de la Renaissance italienne.
Cela touche aussi la représentation de la chasse est alors peinte différemment. On voit davantage des scènes plus modestes, accordant une grande importance aux paysages et témoignant d’un intérêt marqué pour l’observation de la nature. La mise en valeur du quotidien prend le pas sur l’héroïsme. Les peintres représentent des chasseurs revenant de la chasse, du petit gibier, mais aussi leurs chiens. Cette place accordée au chien est particulièrement intéressante : l’animal n’est plus seulement un auxiliaire de la chasse, mais semble devenir un membre à part entière de cette activité.
Chez Jan Weenix ou Melchior d’Hondecoeter, par exemple, la précision naturaliste devient essentielle.



Deux approches différentes du rapport à la nature
Le protestantisme : observer la création
Le protestantisme développe souvent une vision de la nature comme manifestation directe de l’ordre voulu par Dieu. Observer le monde avec précision peut alors devenir une forme de contemplation de l’œuvre divine. Cela contribue à l’essor d’un art qui s’intéresse particulièrement au paysage et à une représentation minutieuse, voire naturaliste, des animaux. C’est probablement à propos de cette peinture que Sylvain Tesson disait « L’hiver transforme toute chose en tableau hollandais : précis et vernissé.1«
Sylvain Tesson


Dans ce contexte, un simple lièvre, un canard ou un chien de chasse peuvent devenir dignes d’attention pour eux-mêmes, et non uniquement pour ce qu’ils disent du chasseur. On retrouve cette sensibilité chez des artistes comme Aelbert Cuyp ou Melchior d’Hondecoeter.



La Flandre catholique : nature, gloire et abondance
En Flandre catholique, la nature est également considérée comme une création divine. Mais elle est plus souvent pensée dans une logique hiérarchique et théâtrale : elle participe à la gloire de Dieu, du prince et de l’ordre social. Les scènes de chasse deviennent alors des manifestations de puissance et d’abondance.
On pourrait ainsi résumer la tendance générale de cette opposition :
| Flandre catholique | Hollande protestante |
|---|---|
| Nature dominée et conquise | Nature observée et étudiée |
| Grande chasse aristocratique | Chasse plus quotidienne |
| Théâtralité baroque | Réalisme et retenue |
| Mise en scène du pouvoir | Mise en scène de la prospérité bourgeoise |
| Compositions dynamiques | Compositions plus calmes et descriptives |
Cette opposition n’est évidemment pas absolue. Elle constitue néanmoins une tendance générale. Dans les deux traditions, la nature reste une création divine. Mais la manière de la considérer diffère suffisamment pour traduire deux visions du monde qui se reflètent dans la peinture.
Une dimension religieuse de l’image
Le protestantisme, et en particulier le calvinisme, se méfie des images religieuses susceptibles de devenir des objets de dévotion. Dans les Provinces-Unies, cela entraîne une diminution considérable des grandes commandes ecclésiastiques. Les artistes se tournent alors davantage vers le paysage, les scènes de genre, les natures mortes et les scènes de la vie quotidienne. La chasse cesse d’être intégrée à de vastes programmes religieux ou allégoriques et devient alors un sujet autonome.
Dans les Pays-Bas catholiques, au contraire, la Contre-Réforme encourage un art spectaculaire, émotionnel et démonstratif. La culture visuelle baroque valorise le mouvement, l’abondance et la mise en scène des passions. Les scènes de chasse s’inscrivent naturellement dans cette esthétique.
Les différences religieuses contribuent donc à faire émerger deux conceptions et deux statuts de l’image dans les sociétés nées de la division des anciens Pays-Bas. Dans les deux traditions, le gibier peut avoir une signification symbolique, mais celle-ci n’est pas nécessairement la même. En Flandre catholique, les trophées de chasse célèbrent souvent l’abondance et le rang social. En Hollande protestante, les animaux morts peuvent davantage évoquer la fragilité de l’existence et les thèmes de la vanité, très présents dans la culture protestante.
Une peinture influencée par des conceptions différentes du péché, des passions et de la maîtrise de soi
Une autre différence, plus subtile, concerne le regard porté sur les passions humaines.
Dans la culture calviniste, l’accent est souvent mis sur la discipline morale, le contrôle de soi et la sobriété. La chasse peut être décrite comme un loisir acceptable, mais elle est rarement exaltée comme une activité héroïque. L’art hollandais protestant privilégie ainsi la mesure, l’ordre, la clarté et la réflexion morale. Et même lorsqu’il représente l’abondance, il ne peut s’empêcher d’introduire une méditation sur le caractère transitoire des biens terrestres, proche des thèmes de la vanité.
À l’inverse, le baroque catholique aime représenter l’énergie, le combat, le mouvement et la violence maîtrisée. Une chasse au sanglier ou au lion offre un terrain idéal pour montrer le courage, la force et l’action. L’art catholique baroque célèbre volontiers la profusion et l’abondance des formes, qui traduisent la fécondité de la création.
Les immenses étals de gibier peints par Frans Snyders peuvent être compris dans ce contexte. C’est toutefois avec Rubens que l’on trouve la représentation la plus spectaculaire de cette conception héroïque. Chez lui, la chasse est souvent proche de l’épopée. Les corps humains et animaux s’entremêlent dans une dynamique presque cosmique. Cette intensité est parfaitement compatible avec la culture visuelle de la Contre-Réforme, qui cherche à émouvoir et à impressionner.
Une « théologie de l’abondance » contre une « théologie de la retenue » ?
La formule est séduisante et a parfois été retenue mais les historiens d’art invitent à la prudence et sont plus mesurés. Elle permet néanmoins d’éclairer certains contrastes entre les deux traditions picturales.
Une opposition à relativiser
Il ne faudrait toutefois pas exagérer l’opposition entre les deux écoles. Les Provinces-Unies peuvent elles aussi produire de somptueux trophées de chasse destinés à de riches propriétaires. Inversement, des artistes flamands réalisent des études naturalistes extrêmement précises. La différence réside donc moins dans les sujets eux-mêmes que dans ce qu’ils doivent évoquer.
La chasse, le gibier, les chiens ou les paysages peuvent apparaître dans les deux traditions. Mais ils ne sont pas toujours investis de la même signification. Les historiens d’art voient ainsi souvent dans ces images deux conceptions différentes du monde :
- d’un côté, une culture baroque de la magnificence, de l’abondance et de la représentation du pouvoir ;
- de l’autre, une culture réformée où l’observation du réel devient elle-même une voie privilégiée d’accès au sens.
La différence entre la peinture de chasse flamande et la peinture de chasse hollandaise ne peut donc être réduite à une simple opposition entre peinture catholique et peinture protestante. La religion agit comme un facteur structurant qui transforme les sociétés, les commanditaires, le statut des images, les rapports à la nature et les valeurs promues.
En Flandre catholique, la chasse peut devenir spectacle, affirmation du rang, célébration de la force, de l’abondance et de la magnificence. Dans les Provinces-Unies protestantes, elle s’inscrit plus volontiers dans une culture de l’observation, du quotidien, de la mesure et parfois de la méditation sur la fragilité des biens terrestres. Il est important de noter qu’il ne s’agit donc pas de deux mondes totalement séparés. Les échanges artistiques entre les Pays-Bas sont nombreux.
Mais la comparaison révèle quelque chose de plus profond : la peinture de chasse ne représente pas seulement la chasse. Elle représente aussi la société qui la regarde. À travers le cerf poursuivi, le sanglier combattu, le lièvre posé sur une table ou le chien attendant son maître, ce sont finalement deux rapports au pouvoir, à la nature, à la richesse et à l’existence qui peuvent se lire.
Qu’ils soient flamands ou hollandais, catholiques ou protestants tous avaient à coeur de célébrer la beauté, le reflet de la vie et d’exprimer la transcendance du monde. Goethe ne disait-il pas que le beau n’était que « le saisissement devant le sacré » ?
➠ Lire aussi : Frank W. Benson, le peintre du gibier d’eau
- Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson ↩︎
En savoir plus sur Chroniques cynégétiques
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Belle illustration de la chasse comme partie intégrante de la civilisation.