L’Italie va très probablement autoriser une chasse sélective du bouquetin dans les mois qui viennent si la nouvelle loi sur la chasse est finalement adoptée. Ceci est une occasion de se pencher sur l’histoire mouvementée de ce bel animal et aussi de mettre en lumière l’action du roi Victor-Emmanuel II qui a permis sa survie et la naissance de la vocation touristique du Val d’Aoste.

Le bouquetin des Alpes a bien failli disparaître au XIXème et au début du XXème siècle. En 1920, il restait moins d’une centaine de spécimens, tous situés dans le parc du Grand Paradis. Ils étaient protégés grâce à la réserve royale devenu Parc national du Grand Paradis. Depuis, le bouquetin a très bien reconquis les Alpes, on en compte environ 50 000 aujourd’hui sur tout l’arc alpin.

La passion de la chasse en montagne de Victor Emmanuel II, roi de Sardaigne puis premier roi de l’Italie unifiée a eu de nombreuses conséquences positives pour le Val d’Aoste aussi bien au point de vue économique qu’en matière de protection de la faune. Il a aussi contribué à faire connaître cette superbe région et on peut dire que la vocation touristique du Val d’Aoste est née grâce à lui.

La protection du bouquetin

Contrairement à ce qui a pu être trop légèrement écrit récemment, ce ne sont pas les chasses « aristocratiques » ni celles de Victor-Emmanuel de Savoie qui ont failli faire disparaître le bouquetin.

Bien au contraire, c’est grâce à ce souverain que le bouquetin a survécu.

Le déclin des populations de bouquetins a été un long processus qui a débuté au XVIIème siècle avec la généralisation des armes à feu. Mais une des pires périodes pour le grand gibier en Europe a été celle qui a suivi la révolution française et l’occupation napoléonienne. Partout où ils s’installent, les français abolissent les privilèges seigneuriaux et affaiblissent les hiérarchies locales. Cette quasi disparition des autorités traditionnelles couplée à une chasse devenue accessible à un plus grand nombre du fait de la suppression des privilèges vénatoires sur le modèle français entraîne une perte d’autorité des gardes-chasse et une sur-exploitation de la faune sans respect d’aucune règle. Cette augmentation du braconnage fut particulièrement sensible en Piémont et en Lombardie. Cela a aussi été noté sur le très beau territoire de chasse au chevreuil du roi Victor-Amédée près de Turin ; l’époque napoléonienne a vu une quasi disparition du chevreuil dans cet endroit qui avait été spécialement conçu pour sa chasse.

On peut ajouter qu’une majeure partie du braconnage était due aux habitants des montagnes qui appréciaient particulièrement sa viande. D’ailleurs, lorsque Victor-Emmanuel mourut cette réserve fut moins surveillée et « À la mort du roi, ce fut dans les premiers mois un massacre général des chasseurs et une extermination des bouquetins et des chamois. » (G. Giacosa, Novelle e paesi valdostani, Turin, F. Casanova, 1886)

A contrario, le bouquetin avait complètement disparu de Suisse au début du XIXème siècle (le dernier spécimen a été vu dans le Valais en 1809) et pourtant il n’y avait pas de chasse « aristocratique » dans cette confédération. Notons aussi que, lorsque la Suisse a voulu en ré-introduire, elle est allée les voler dans la réserve du Grand Paradis créée par le souverain chasseur. En 1906 deux naturalistes suisses avec l’aide de braconniers italiens capturèrent illégalement des cabris dans le Grand Paradis et les firent passer clandestinement en Suisse1.

Lire à ce sujet : Un pavillon de chasse hors normes

Au XIXème siècle, lorsque Victor-Emmanuel s’installe en Val d’Aoste, le bouquetin avait presque disparu, il crée alors de vastes réserves de chasse dans le massif du Grand Paradis et interdit le braconnage sur ces territoires. Il fit surveiller la zone par des gardes-chasse royaux afin de protéger les derniers troupeaux. Même si cette protection est d’abord motivée par l’intérêt cynégétique du roi, elle joue un rôle décisif dans la survie du bouquetin dans les Alpes. Les populations de bouquetins conservées dans ces réserves sont ensuite devenues la base du repeuplement des Alpes. Cette politique de protection est aussi à l’origine du futur Parc national du Grand Paradis, créé au XXème siècle pour préserver la faune alpine.

C’est probablement la première mise en oeuvre de ce qui s’apparente à de la chasse conservation en Europe. Encore une fois, quand la chasse est bien conduite, elle permet de sauver des espèces. C’est peut-être contre-intuitif pour certains mais cela se vérifie aussi bien en Italie pour les bouquetins qu’en Afrique ou en Asie centrale pour d’autres espèces.

Victor-Emmanuel II découvre les Alpes valdôtaines

La passion de Victor-Emmanuel II pour la chasse et la montagne nait lors de deux voyages dans les Alpes avec son frère Ferdinand, duc de Gênes : le premier en 1834 en Vallée d’Aoste et le second en 1836 à Fenestrelle pour une longue randonnée à travers les vallées des Alpes occidentales. En 1850, il découvre pour la première fois la nature grandiose et sauvage du Grand Paradis, en tant qu’invité de son frère. Il est fasciné par ces espaces sauvages, les grandioses paysages alpins, la rudesse de la vie montagnarde et surtout par les bouquetins.


Le monument au Roi Chasseur à Aoste

La création des chasses royales

Vers 1856, il fut décidé d’augmenter le territoire dédié aux chasses royales en ajoutant à la plaine piémontaise les chasses de montagne de Valdieri dans les Alpes maritimes, de Ceresole Reale et d’Aoste, pour atteindre environ 35 000 hectares. La majesté des montagnes entourées d’une nature intacte, les grands espaces et la présence d’un gibier très rare et très prisé comme le bouquetin, ont convaincu le roi de choisir la Vallée d’Aoste comme terrain de chasse.
Le souverain consacra beaucoup de temps à obtenir les droits de chasse à son usage exclusif. Les chroniques locales le relatent en ces termes : « le droit de chasser toute espèce de gibier, dans toute l’étendue des communes de Cogne, Champorcher, Rhêmes-Notre-Dame et Valsavarenche ; et dans une partie de celles d’Aymavilles, Introd et St-Marcel, était uniquement et exclusivement réservé à Sa Majesté. » Il ne s’était pas arrogé de droit en vertu de son pouvoir souverain, mais avait recherché et obtenu l’accord des conseils municipaux.

Le roi fait mettre en place toute une administration et une infrastructure pour pouvoir chasser : un réseau de gardes-chasse, des chemins muletiers, des sentiers empierrés, des maisons de chasse et différents types de structures d’accueil.

Dans cette région autrefois isolée, les routes étaient peu nombreuses et se situaient surtout dans le fond des vallées, tandis que les chemins sur les versants étaient dans un état précaire et étaient surtout destinés à l’estive du bétail et à l’accès aux alpages. Entre 1856 et 1900, 325 kilomètres de sentiers muletiers furent aménagés, aux frais des finances royales, jusqu’à des altitudes comprises entre 1 500 et parfois plus de 3 000 mètres.

Les nouvelles routes royales étaient souvent pavées et équipées de ponts larges et sûrs pour les cavaliers : elles mesuraient toutes entre 1 et 2,50 mètres de large. Les premiers alpinistes de l’époque se sont beaucoup appuyés sur ce réseau qui facilitait l’approche des sommets.

Les effets économiques et sociaux

Tout ceci a eu de nombreuses conséquences positives pour les habitants qui ont pu bénéficier de nouveaux emplois, du développement des routes et sentiers, de revenus liés au transport et à l’hébergement et d’une certaine ouverture au tourisme. Les villages de montagne connaissent ainsi une forme de modernisation. Les Valdôtains pouvaient ainsi compléter les revenus d’une économie de subsistance, basée sur l’agriculture et l’élevage.

Ces réserves royales constituent l’origine du futur Parc national du Grand Paradis, créé au XXème siècle. Les infrastructures construites pour les chasses royales favorisèrent l’émergence du tourisme alpin et de la protection de la nature. Ces chasses ont marqué l’histoire du Val d’Aoste en laissant un héritage à la fois politique, environnemental, touristique et culturel.2

Victor Emmanuel a laissé l’image d’un roi simple, abordable et proche de la nature.

De nombreuses anecdotes illustrent sa simplicité, son franc parler, ses bonnes relations avec les montagnards et son endurance physique. Le roi chassait parfois avec un abbé de la région, l’abbé Gorret, celui-ci a écrit ses souvenirs et nous fournit quelques récits savoureux.

L’abbé raconte par exemple une anecdote survenue à Courmayeur : une villageoise apporta un panier d’œufs à la maison du curé et rencontra devant la porte un homme qui la récompensa d’une poignée d’argent, à qui elle exprima son désir de voir le roi. Il lui dit « Mais c’est moi ! » et elle, étonnée, lui répond « Une si bonne et si belle femme que la Reine n’allait pas épouser un homme si beurt ». Victor-Emmanuel II, intrigué, demanda aux habitants du Val d’Aoste ce que signifiait le mot « beurt » (laid) et eut un fou rire en le racontant à la reine.3

Un autre épisode amusant, toujours relaté par l’abbé Gorret se produisit lors d’une partie de chasse lorsque le souverain, pris dans un violent orage, traversa un torrent sur les épaules de Borettaz, un habitant de la vallée qui, ne pouvant supporter le poids, lui dit explicitement « Tente su, bourich ! Tiens bon, âne ! » et Victor-Emmanuel II, sans hésiter, répondit en dialecte piémontais « Ma salo nen chiel che l’aso a l’è coul ca porta ? Mais ne sais-tu pas que c’est l’âne celui qui transporte ? » Le danger écarté, il paraît qu’ils mangèrent ensemble une polenta au village4.

Il est de bon ton et assez facile d’accuser les « grands de ce monde » de tous les maux de la terre mais il serait judicieux de ne le faire qu’à bon escient et de reconnaitre leurs mérites lorsqu’ils en ont.


  1. Les 100 ans du bouquetin dans les Alpes suisses. Une réintroduction réussie. ↩︎
  2. Lire à ce propos le mémoire de Caterina Pizzato. « L’apporto della Famiglia Reale allo sviluppo turistico della Valle d’Aosta da metà Ottocento al 1946 » soutenu à l’université de la Vallée d’Aoste. ↩︎
  3. A. Gorret – Victor-Emmanuel sur les Alpes. Notices et souvenirs, pp.15-18 ↩︎
  4. A. Gorret, Victor-Emmanuel sur les Alpes Notices et souvenirs et D. Ramella, L’amour et le jeu. La vie privée de Victor-Emmanuel II ↩︎

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